SAGESSE BETSIMISARAKA, SAGESSE MALGACHE

Publié le par Ny Marina

Le 18 octobre 2009

 

SAGESSE BETSIMISARAKA,

SAGESSE MALGACHE

 

 

Il fut un temps où nous avions deux présidents et deux premiers ministres. Maintenant, nous avons un président de la Transition que beaucoup admettent, et trois premiers ministres. Par ordre chronologique, nous avons donc Pointe de Sagaie qui – merveille de la politique – de putschiste, se métamorphose en acharné du juridisme. Puis Manandafy Rakotonirina dont je ne sache pas qu’il ait perdu cette qualité. Enfin, Eugène-Régis Mangalaza qui ferait l’affaire des chefs de mouvance, mais que quelques-uns contestent et s’acharnent derrière une pointe de sagaie que l’on ne peut retirer de la plaie.

Le poste de Premier Ministre devait revenir à la mouvance Ratsiraka. On avait sérieusement parlé de la très efficace Misa qui, jusqu’au début de 2002, travailla à la Primature auprès de Tantely et a déjà une bonne connaissance des affaires de l’Etat. Mais un médiateur – sans doute africain – lui a opposé un argument incontournable : elle était merina et donc, a priori, inéligible à ce poste. Sans doute ce médiateur avait-il trop écouté les élèves de Ragalania – les Vazaha disent Gallieni – et peut-être aurait-il ainsi voulu favoriser un frère africain à carte d’identité malgache.

L’éclairé africain, s’il n’est pas totalement aveugle, sera bien obligé de se rendre compte que l’heureux élu ne semble pas avoir d’ancêtres bantous. Que peut-on donc espérer d’Eugène Mangalaza – d’habitude, on omet le second prénom – ou de Mangalaza tout court ?

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Ce quinqua n’étant pas suffisamment connu de beaucoup, il me semble nécessaire de rappeler quelques points de sa biographie. Il est originaire de la région de Mananara-Avaratra, c’est-à-dire d’une région qui se considérait comme tsimihety à l’époque de Tsiranana et comme betsimisaraka à celle de Ratsiraka. Etudes au lycée Rabemananjara de Toamasina et à l’université de Bordeaux en philosophie et en anthropologie. Docteur de l’université de Bordeaux, il a enseigné la philosophie à Tuléar, puis à Toamasina où il fut longtemps recteur de l’Université. Il a publié des articles dans des revues scientifiques et des livres aux Presses Universitaires de Bordeaux et à L’Harmattan. Il est le type même de l’intellectuel « côtier » – ah ! je n’aime pas ce mot – qui a suivi une voie normale et n’a pas bénéficié de l’une ou de l’autre des politiques de quota destinées à réguler l’origine régionale des agents de l’Etat, comme il y en a tant qui aujourd’hui sont dans l’armée.

Sous la IIe République, il fut député Arema. Il n’était pas le seul. Et en 2002, à Toamasina, il se trouvait normalement dans le camp Ratsiraka qui sut utiliser ses compétences d’organisateur. Aujourd’hui, l’on peut espérer qu’il saura mettre ses qualités au service du pays. Cette désignation ne satisfait pas tout le monde et déjà on peut trouver dans la diaspora des textes qui l’attaquent. On lui reproche notamment d’être « tribaliste ». Le connaissant pas mal, l’accusation me semble évidemment exagérée. Il est vrai que Mangalaza est très attaché à sa région d’origine et que ses recherches ont porté sur la culture betsimisaraka. Je suis persuadé que ce n’est pas ce qui en fait un « tribaliste ». Car il faut lire ses écrits. Ses livres insistent évidemment sur la région sur laquelle il focalise ses recherches : La poule de Dieu (1994), un essai d’anthropologie philosophique « chez les Betsimisaraka », ou encore : Vie et mort chez les Betsimisaraka (1998).

Mais appliquées sur sa région, les préoccupations de Mangalaza étudient et défendent non seulement la culture betsimisaraka, mais aussi la culture malgache dans son ensemble. Quand il montre –  contrairement au discours colonial qui voit une « nécromanie » dominante dans la culture malgache –, quand il montre donc que la philosophie traditionnelle de son petit pays est une philosophie de la vie, que la mort y est un moment de désordre auquel il convient de remédier pour rétablir l’ordre et la nécessité de la vie, ses conclusions sont valables pour toute la culture nationale sur laquelle on a tant péroré pour la péjorer. Intellectuel « côtier », Mangalaza est en fait un intellectuel malgache. Son nom est de bonne augure : c’est « Excellente renommée ». Ses parents ne s’étaient pas trompés, quand ils lui ont donné ce nom. On pourrait dire aussi bien qu’il n’a pas trompé ses parents en faisant honneur à son nom.

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A la différence de la plupart des politiciens dont on ne sait ce que sont vraiment leurs idées, on peut, si l’on n’est pas illettré comme beaucoup de ceux qui pérorent en place publique, on peut donc tenter de savoir ce que sont les idées de Mangalaza en relisant ses livres. Ce n’est pas sur sa rapide présentation de l’histoire régionale que l’on s’attardera. Il n’apporte pas vraiment de nouveauté pour l’histoire des trois derniers siècles, mais a l’excuse de s’être référé à des travaux historiens. L’affirmation habituelle de « la domination ouverte des Merina » au 19e siècle demanderait à ce que soit nuancée ce que recouvre effectivement cette notion de domination.

A la différence aussi d’étudiants malgaches en philosophie de son époque, dont les travaux utilisent des données malgaches pour discuter et préciser certains des concepts utilisés par les marxistes, Mangalaza n’a pas succombé à cette tentation. Il n’utilisera pas ce qu’il sait de Madagascar pour illustrer l’une ou l’autre des thèses étrangères, mais il veut les comprendre de l’intérieur. Son choix philosophique n’a pas changé, refusant, aux extrêmes, à la fois l’idéologie marxiste qui « vise à appauvrir les riches » et l’idéologie chrétienne qui « tente de dévaloriser les biens terrestres au nom d’un bien céleste mythique ».

On pourra lire, dans Vie et mort chez les Betsimisaraka, une longue analyse qui part des « mythes » qui sont à la tradition malgache ce qu’est la Genèse de la tradition biblique, c’est-à-dire des histoires qui ont traditionnellement la même puissance de persuasion que la Genèse dans le passé des chrétiens et dans le présent des fondamentalistes de toutes espèces. Ce sont ce genre de textes que les missionnaires ont censuré et occulté et que, pour d’autres régions, n’ont retenu et publié que des laïques comme Charles Renel et André Dandouau.

Essentiel dans la philosophie malgache, le Fihavanaña. Il écrit : « La société idéale, difficile à gérer, doit être à l’image de la cohabitation harmonieuse de la langue et des dents : il arrive effectivement aux dents de mordre la langue, mais on dit qu’ils finissent par s’entendre ».

Tirant les leçons de sa lecture, son directeur de thèse et préfacier en tire la conclusion que, quand survient un énorme problème, la morale comme la politique bien entendue consiste à céder du temps pour qu’il retombe. « C’est une des raisons qui font que dans la Grande Île, on préfère une opposition aux autres, quand il faut s’y résoudre, qui soit lente et à longue échéance – et ce n’est hypocrisie –, se déroulant comme un jeu sans impatience, à une démonstration plus brutale qui réglerait ses comptes dans la rue comme on peut le voir malheureusement dans bien d’autres régions ». Cela est valable non seulement dans lé région de Mananara-Avaratra ; mais aussi dans tout le monde rural de la Grande Île.

Les événements récents montrent bien que notre classe politique – urbaine par définition –, notre classe politique qui revendique un accord malgacho-malgache, est bien loin de cette sagesse des ancêtres et de beaucoup de nos contemporains.

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De Mangalaza enfin, espérant que ce Premier Ministre mette en œuvre ce qu’il a appris de siens, nous retiendrons aussi que la bonne tradition de l’exercice du pouvoir à Madagascar tend, sur le modèle familial, à veiller au bien commun : Ny ray aman-dreny tsy mety mamahaña vato mafana ny zanany – Il ne convient pas que les parents nourrissent leurs enfants de pierres chaudes ». La tâche ne sera pas facile, car ce sont des patates chaudes qu’il va trouver, si tant est qu’il puisse s’installer un jour à Mahazoarivo. A se limiter au problème monétaire, alors que les observateurs pensaient il y a quelques mois que, si la crise continuait, l’euro vaudrait 3.000 ariary à la fin de l’année, l’objectif est déjà atteint au cours officiel à la mi-octobre. Et l’on peut, sans attendre, en concevoir les conséquences sur les prix dans le marché intérieur.

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