Sao dia ataon'ialahy hoe....

Publié le par Ny Marina

Avec le décès de Raoul, Madagascar perd un grand artiste, d’autant plus précieux qu’à l’ère de l’électronique et grâce aux émissions de télé-réalité, n’importe quel gugusse connaissant les accords anatolesur sa guitare se prétend maintenant musicien. Selon le sculpteur Auguste Rodin, « L'art, c'est la plus sublime mission de l'homme, puisque c'est l'exercice de la pensée qui cherche à comprendre le monde et à le faire comprendre ». Une société digne de ce nom devrait donc vouer le plus grand respect à ses artistes, au même titre que tous les autres éducateurs, professeurs et instituteurs. Une société digne de ce nom est une société qui devrait favoriser leur épanouissement et leur créativité. Hélas, dans un pays où le sens des valeurs et de la force de l’esprit est de plus en plus dévoyé au profit de la force tout court, on ne peut pas dire que l’artiste soit en haut de l’échelle. Et si la crise actuelle est dure pour tous les citoyens, sans doute pour les artistes elle est encore pire. Quels mots sonneraient plus juste que ceux de Tselonina ?

«  Tsy izy intsony izy ity re olona
Mandainga izay milaza fa tsy mimonomonona
Raha izao no mitohitohy angamba
Tsisy harapaka intsony
Ny atsy ho atsy koa tsikafonkafona no alain-drony (…)
Indrisy anie Monsieur le Ministra
Toa izahay artista ihany no tena gisitra
Mitsoka mozika mihira sy mandihy
Jerena anefa ny ao am-paosy ê
Bôgôsy ihany ingahy Tselonina fa tsy ampy saosy » (1).

Dans un contexte normal, l’artiste tire ses revenus essentiellement de trois sources : les concerts, les ventes de disques et les droits d’auteur, par exemple, sur les diffusions radiophoniques, et autres utilisations de ses œuvres en ce qui concerne la musique. Le topo est vite bouclé : l’Office malgache des droits d’auteurs (OMDA) est un organisme peu performant, qui non seulement n’arrive pas à endiguer le fléau du piratage, mais de plus, ne peut faire un suivi correct de l’utilisation des œuvres. Résultat : les versements aux artistes ressemblent aux pensions pour retraités de la Cnaps : « tsy hanin-katao mahavoky, fa voninahitra ifanomezana ».

 

Il reste donc les concerts. Là encore, le pouvoir d’achat local ne permet pas de les multiplier, et surtout de les rentabiliser au-delà d’un certain seuil. Après avoir payé la location de la salle, la sonorisation, les frais de promotion (publicité etc.), le cachet du producteur et celui du musicien, il ne reste pas grand-chose. Et comme les artistes ne peuvent faire de concerts toute l’année, ils se rabattent sur trois formes d’évènements pour mettre du beurre dans les épinards : les cabarets, les tournées à l’extérieur et les manifestations politiques. Pour les cabarets, le marché est on ne peut plus morose actuellement, à cause de la crise. Le pouvoir d’achat et la psychose née de l’insécurité limitent l’appétit de la population pour les sorties nocturnes. Les tournées à l’extérieur constituent un bon filon, mais occasionnent également des coûts importants qui rendent les producteurs réticents, ou malhonnêtes :  on ne compte plus les associations basées à l'extérieur qui exploitent ou arnaquent les artistes une fois arrivés là-bas (conditions d’hébergement déplorables, non paiement de cachet etc.). Cela est encore arrivé très récemment.

 

Les manifestations politiques sont également en panne. Utilisés habituellement pour faire venir la foule, que ce soit sur la Place du 13 mai ou au stade de Mahamasina, les artistes ont toujours été des faire-valoir pour que la plèbe et la populace vienne applaudir le politicard de service, qui bien entendu les oubliera une fois arrivé au pouvoir. Certains artistes se sont eux-mêmes engagés dans la politique, avec plus ou moins de réussite, plus ou moins de classe et plus ou moins de volonté : Rossy, Doudou Michel, Henri Ratsimbazafy ou Dama, pour ne citer que ceux-là. Pour le cas de Dama, pour ceux qui ne l’auraient encore fait, lire l’éditorial de Patrick A. qui montre qu’au sein du groupe Mahaleo, son implication politique n’a pas l’unanimité au sein du groupe Mahaleo.

 

L’argent jeté par les fenêtres d'Antsonjombe

 

Andry Rajoelina a annoncé dernièrement la construction d’un espace de concert ultra-moderne à Antsonjombe avec les fonds des chinois de Wisco. Si le Président de la Transition avait été un enseignant, sa priorité aurait été la construction d’écoles. S’il avait été un médecin, elle aurait été la construction d’hôpitaux.  Mais comme c’est un DJ, il construit des salles de concerts. Et à craindre pour bientôt, unedance floor pour faire venir David Guetta et autres personnalités de son cercle de référence.

 

Cet investissement est-il l’urgence dans ce contexte de crise ? Là encore, le style Rajoelina qui est plus basé sur le paraître que l’être fait des dégâts. Avec tous les chômeurs créés par son coup d’Etat, n’aurait-il pas pu faire montre d'un peu de bon sens pour relancer la machine économique, créer des petits projets, voire favoriser la micro-finance ? Avec les routes qui se dégradent faute de financement des bailleurs de fonds, n’aurait-il pas été plus pertinent de procéder à un minimum d’entretien ? Dans ce contexte de criminalité galopante depuis le putsch, des postes avancés de police ou de gendarmerie n’auraient-ils pas été plus bienvenus ? Et surtout, pourquoi et comment (procédures etc…) l’argent généré par l’exploitation du fer dans la région de Soalala devrait-il être utilisé pour construire un lieu de spectacle à Antananarivo ? Il y a tellement de choses urgentes et prioritaires à faire avec cette somme, que ce choix manque totalement de pertinence par rapport au contexte actuel.

 

Et même par rapport aux besoins des artistes, je doute que ce projet soit d’une très grande utilité. Les capacités actuelles sont loin d’être saturées, et de plus ce ne sont pas tous les artistes qui vont profiter de cette opération tape-à-l’œil. S’il fallait faire quelque chose pour les artistes (pourquoi pas après tout, cela va dans le sens du début de cet article), DJ Hâtif aurait été plus avisé de faire autre chose de plus sensé et plus utile au plus grand nombre. Par exemple, le financement de clubs de fanorona ou de kabary dans tous les lycées publics afin d’ancrer la culture malgache dans la jeunesse ; la reconstruction des locaux de la RNM et de la TVM incendiés par des sots obéissant à des gueux (et vice-versa) ; ou encore un studio d’enregistrement de qualité internationale mais aux coûts accessibles à tous les artistes. L'expérience d' ingénieur du son pendant des années d' un artiste exceptionnel comme Kelly Rajerison devrait etre mis à profit pour les jeunes g'en'erations. Ce ne sont donc pas les idées possibles qui manquent, mais encore faudrait-il peu de volonté et de capacité à les formuler.

 

De manière générale, les artistes ont droit à une soudaine sollicitude du monde des décideurs politiques à trois occasions : pour servir d’attrape-nigauds lors des meetings de propagande, lors des concerts tape-`a-l' oeil du 26 juin, et au moment de leur décès. Combien de fois n’a-t-on vu d’apparatchiks de tous les régimes se faire voir lors de présentation de condoléances à la famille d’un artiste, et pour remettre une décoration à titre posthume ? Et si possible, avoir l’air vraiment attristé….

 

La mort de Raoul, à qui cet éditorial est dédié, ainsi que la vague de sympathie consensuelle et inclusive qu’elle a générée auprès de tous les malgaches devrait nous interpeller. Quelle place et quel rôle donner de leur vivant à ceux qui nous émeuvent, à ceux qui nous font rêver, à ceux qui nous font réfléchir, et qu’on devrait peut-être écouter plus attentivement, au lieu de les considérer juste comme des saltimbanques bons à nous divertir ? Le projet de société présenté par Vahombey vaut tout autant que celui présenté par les politiciens de la HAT, qui de toutes façons, n'en a pas. L' expérience de Bekoto en tant que sociologue du monde paysan mérite sans doute qu'on s'y intéresse pour étudier une duplication dans d'autres lieux, et à plus grande échelle. Etc

 

Enfin, comment pouvons-nous nous prétendre mélomanes ou fans, et dupliquer allègrement et illégalement les œuvres, ou en achetant carrément des copies pirates, privant ainsi nos artistes de revenus ? Aussi c’est bien beau de verser des larmes de crocodile à chaque décès d’artiste, mais il y a aussi une remise en question qui s’impose à nous tous.

 

Soava dia Raoul.

Sao dia ataon’ialahy hoe manadino letsy aho
Tsia letsy a, manoratsoratra letsy aho a...
Fa malahelo letsy aho …

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