se souvenir du passé pour mieux préparer l'avenir ( en clair faire table rase comme certains ne peut être que signe d'immaturité )

Publié le par Ny Marina

50 ANS DE VIE POLITIQUE POSTCOLONIALE A
MADAGASCAR : L’INNOMMABLE DESASTRE
*************
Ile-continent de 592 000 kms2 située à 400 kms des côtes orientales africaines et à 10 000 kms de la
France, Madagascar célèbrera dans six mois le cinquantième anniversaire de son indépendance. Ses
quelque 19 millions d’habitants, dont au moins 70 % vivent, d’après les spécialistes, en-dessous du seuil
de pauvreté, auront-ils la tête et le coeur à se réjouir de cet important évènement ? Rien n’est moins sûr.
Leur seule et véritable préoccupation, aujourd’hui, se focalise sur la recherche de la pitance quotidienne
dans un monde totalement absurde où la surconsommation et l’opulence la plus criante du plus petit
nombre cohabitent avec la famine et l’indigence la plus dégradante du plus grand nombre. La Grande Ile
fait partie des pays les plus pauvres du monde et ne doit, désormais, sa survie qu’à l’afflux des aides
internationales et au développement d’une économie parallèle informelle où le népotisme, le copinage,
l’affairisme, la vénalité et la corruption rongent, comme un gigantesque cancer, tous les rouages de la vie
politique, économique, financière, sociale et culturelle du pays.
Comment et pourquoi cette île qui fut pourtant l’un des plus beaux fleurons de l’Afrique francophone au
lendemain de la décolonisation de 1960 en est-elle arrivée là ?
Il serait hasardeux d’expliquer le déclin de ce pays, qui regorge pourtant de ressources naturelles
agricoles et minières abondantes et variées, par de simples théories économiques qui mettent en avant, par
exemple, son éloignement géographique par rapport aux grands centres d’intérêt commerciaux et
financiers mondiaux, son climat capricieux qui ravage régulièrement ses régions côtières, son manque
d’ouverture et d’intégration commerciale et financière, notamment vis-à-vis des grands pôles
commerciaux africains régionaux (COMESA, SADC)1, ou encore la faiblesse des efforts financiers qu’il
peut déployer pour assurer la promotion de ses ressources humaines. Ces facteurs doivent, naturellement,
être pris en compte, mais une analyse poussée de leurs prétendus impacts sur la situation conduit très
rapidement à démontrer qu’il s’agit, en réalité, d’évidentes contre-vérités. En tout état de cause, ils ne
peuvent pas, à eux seuls, expliquer l’important retard pris par la Grande Ile en termes, notamment,
d’infrastructure, de technologie ou encore de développement humain.
Le sous-développement chronique de Madagascar, «conséquence dramatique de quatre décennies de
régression quasiment ininterrompue des niveaux de vie»2 s’explique peut-être aussi, et sans doute
principalement, par les turpitudes de ses dirigeants politiques et l’inadéquation de ses principales
institutions, lesquelles ont ouvert la voie à de graves dérives en matière de gouvernance. Nous allons
essayer d’en faire la démonstration.
Le « libéralisme socialisant» de Philibert Tsiranana et ses vicissitudes.
Successivement Protectorat (1895), Colonie (1896) et République membre de l’Union française (1958-
1960), avant de recouvrer son indépendance le 26 juin 1960, la Grande Ile s’est fait remarquer, pendant
les douze premières années de son indépendance, par sa légendaire stabilité politique. Cette première
période postcoloniale présidée par Philibert Tsiranana, fut particulièrement marquée par l’omniprésence
et l’omnipotence des conseillers techniques étrangers - français dans leur quasi-totalité - qui étaient aux
commandes des principaux leviers de la machine administrative, économique et financière du pays.
Madagascar connut néanmoins une certaine forme de progrès : sa population mangeait à sa faim et « l’Ile
1 Les pays membres de la COMESA et de la SADC sont : l’Angola, le Burundi, les Comores, la République Démocratique du
Congo, Djibouti, l’Égypte, l’Érythrée, l’Éthiopie, le Kenya, la Libye, Madagascar, le Malawi, l’Ile Maurice, les Seychelles, le
Swaziland, le Soudan, l’Ouganda, la Zambie, le Zimbabwe, le Botswana, le Lesotho, le Mozambique, la Tanzanie, la Namibie
et l’Afrique du Sud. Un gigantesque marché de plus de 350 millions de consommateurs potentiels.
2 FOURMANN E., « Madagascar après la crise, perspectives économiques 2003-2004 », Rapport de la Direction de la stratégie -
Département des politiques générales - Division des études macroéconomiques au siège de l’Agence Française de
Développement, janvier 2003.
2
heureuse », comme on se complaisait alors à l’appeler, était exportatrice de riz, l’aliment de base du
Malgache qui en consommerait 140 kgs par an.
En réalité, dès le milieu des années soixante, les Malgaches ont commencé à manifester leurs
mécontentements vis-à-vis du pouvoir en place. A leur manière, ils dénoncèrent, d’une part la totale
domination de l’économie de leur pays par les étrangers, d’autre part la mainmise du Parti Social
Démocrate (PSD), parti politique gouvernemental, sur l’ensemble de l’appareil politico-administratif et de
production de l’île.
Il faut noter, en effet, que les étrangers contrôlaient 80 % de l’économie moderne du pays et détenaient 90
% des capitaux qui y étaient investis. Sur les dizaines de milliards de FMG que drainaient annuellement
les entreprises étrangères, 36 à 40 % étaient régulièrement transférés hors de la Grande Ile. Enfin, une
comparaison des revenus annuels des différents éléments de la population faisait apparaître des
différences considérables entre, d’une part les citadins et les ruraux autochtones, d’autre part les
étrangers, les disparités étant allées de 1 à 25. Quant au PSD, un auteur avait affirmé qu’il était parvenu à
une telle puissance qu’une véritable symbiose s’était faite entre lui, le Régime et l’Etat, et qu’on ne
pouvait même plus dire que l’Administration intervenait en sa faveur parce que cette dernière, justement,
est devenue un des principaux rouages de ce parti, avec toutes les dérives que cette situation devait
immanquablement engendrer.
La première crise politique éclata ainsi en 1971 lorsque la Gendarmerie Nationale tenta d’écraser la
révolte des éleveurs du Sud-Ouest qui refusaient de payer leurs impôts. Une grève générale, déclenchée
un an plus tard, par des lycéens et des universitaires sur la quasi-totalité du pays amplifia le mouvement.
La nuit du 12 mai 1972, quelque 400 grévistes réunis à l’Université d’Antananarivo furent alors arrêtés et
déportés au bagne de Nosy-Lava.
Cette erreur tactique et politique majeure signa l’arrêt de mort du Régime en place et propulsa au pouvoir,
en qualité de chef du Gouvernement, le Général Gabriel Ramanantsoa. La Grande Ile connut alors une
nouvelle période politique relativement courte (1972-1975) mais très complexe, émaillée d’affrontements
divers entre différentes forces civiles, militaires, politiques et même ethniques. Le point d’orgue en fut la
disparition tragique - qui reste à élucider - du Colonel Richard Ratsimandrava, le malheureux successeur
du Général Ramanantsoa, assassiné le 11 février 1975 après seulement six jours d’exercice du pouvoir.
Mais, paradoxalement, le pays se stabilisa de nouveau après l’avènement, le 01 janvier 1976, de la
République démocratique de Madagascar (RDM).
Les avatars de la République Démocratique malgache de Didier Ratsiraka.
Ministre des Affaires étrangères du Général Ramanantsoa, négociateur des nouveaux Accords de
coopération avec la France et promoteur de l’ouverture de Madagascar vers les pays de l’Est, Didier
Ratsiraka accéda à la magistrature suprême du pays par la voix directe du peuple, après avoir fait adopter
par la même consultation populaire une nouvelle Constitution et sa « Charte de la Révolution socialiste
malgache », une sorte de profession de foi dans laquelle il manifesta sa volonté, par ailleurs tout à fait
légitime, de se démarquer de l’influence française. Il mit en place, par le biais de la révolution socialiste
tous azimuts, de nouvelles structures étatiques plus adaptées, de son point de vue, à l’objectif
d’indépendance plus réelle de son pays vis-à-vis de l’extérieur.
Dès la fin de l’année 1976, l’étatisation de l’économie de la Grande Ile s’est ainsi traduite par le contrôle
à 61 % par l’Etat socialiste malgache de la machine économique, dont 100 % pour les assurances et les
banques, l’eau et l’électricité, 78 % pour les exportations, 70 % pour le commerce intérieur, 60 % pour les
importations, 35 % pour l’industrie et 14 % pour les transports maritimes.
L’histoire est-elle un éternel recommencement ? La question reste posée car, pour la seconde fois, elle vit
l’émergence, l’organisation et le développement au sein d’un nouveau parti politique, l’Avant-Garde de la
Révolution socialiste malgache (AREMA), d’une nouvelle bourgeoisie d’affaires nationale au pouvoir
3
tentaculaire, gravitant autour de Didier Ratsiraka et infiltrée dans tous les rouages de la vie politique,
économique, sociale et culturelle du pays : les Forces armées, les banques, les assurances, la Justice, les
sociétés d’Etat, les grandes compagnies privées et, bien entendu, l’Administration.
Cette nouvelle intrusion de la politique partisane dans la gestion des affaires publiques, couplée avec un
climat de morosité de l’économie mondiale, constitua le ferment d’une nouvelle et très importante crise
économique, financière et sociale, tous les indicateurs macro-économiques du pays ayant alors viré au
rouge.
En 1985, appelés au chevet d’un Etat malgache au bord de la cessation de paiement, le FMI et la Banque
Mondiale apportèrent leurs remèdes-miracles, avec les conditionnalités draconiennes d’usage dans leur
célèbre Programme d’Ajustement Structurel (PAS) : libéralisation du commerce, privatisation ou
dissolution des sociétés d’Etat, levée du monopole d’Etat sur les activités bancaires, dévaluation du franc
malgache, assainissement progressif des finances publiques et arrêt des recrutements dans la Fonction
Publique, allègement des charges fiscales pesant sur les entreprises, encouragement du développement du
secteur informel de l’économie, etc.
Bref, il s’agissait purement et simplement de dynamiter méthodiquement et systématiquement toutes les
structures socialisantes du pouvoir socialiste de Didier Ratsiraka : une véritable hérésie pour les
dogmatiques et les caciques du Régime ! Mais l’argent coula à flots et permit à une nouvelle frange de la
population évoluant dans le secteur informel de se constituer des fortunes colossales en un temps record,
sous l’oeil indifférent des Institutions de Bretton Woods.
Ce revirement forcé à 180° de la philosophie politique et du modèle de développement économique du
pays n’apporta cependant aucun changement palpable sur le plan national, bien au contraire. La grande
majorité de la population malgache continua de s’appauvrir d’une manière dramatique. Une nouvelle
grève générale déclenchée dans tout le pays en juillet 1991 et une marche pacifique de la foule
tananarivienne sur le Palais d’Etat située dans la banlieue sud de la capitale, un mois plus tard, chassèrent
alors Didier Ratsiraka du pouvoir, non sans effusion de sang. Il partit se réfugier en France et fut
remplacé par Albert Zafy, un professeur agrégé de médecine.
Quatre ans plus tard, Didier Ratsiraka revint cependant à la magistrature suprême du pays, après des
élections censées avoir été démocratiques, organisées à la suite de l’échec retentissant de la présidence
d’Albert Zafy (1991-1996) qui a fait l’objet d’une procédure constitutionnelle d’empêchement par les
membres les plus influents de son propre camp. Mais les événements dramatiques consécutifs à l’élection
présidentielle de la fin de l’année 20013 le chassèrent encore une fois du pouvoir. En juin 2002, il fut
contraint de se réfugier de nouveau en France et vit toujours dans les quartiers chics de la capitale
française.
Marc Ravalomanana devint alors le cinquième Président de la République malgache depuis
l’indépendance de 1960, mais le premier originaire des Hauts Plateaux - il est important de le souligner -
élu par la voie des urnes.
Marc Ravalomanana, l’homme du changement ?
Totalement inconnu du grand public avant son arrivée à la tête de la Mairie d’Antananarivo dont il assura
la gestion avec une redoutable efficacité, Marc Ravalomanana étonna tout le monde lorsqu’il se présenta
aux élections présidentielles de décembre 2001. Déclaré vainqueur après le premier tour qui a généré
moult rebondissements, il déchaîna toutes les passions, tant sur le territoire national qu’à l’extérieur, le
fulgurant développement des NTIC ayant permis à la diaspora, via Internet, de prendre une part
3 Le bras de fer auquel se sont livrés les deux candidats à l’élection présidentielle du 16 décembre 2001, Didier Ratsiraka et
Marc Ravalomanana, qui a vu la victoire de ce dernier, a failli plonger le pays dans une effroyable guerre civile aux
conséquences incalculables.
4
importante, et sans doute même déterminante, aux débats qui se sont livrés sur le sujet. Il y eut, bien
entendu, l’admiration débordante de ses supporters, mais aussi la suspicion, la rancoeur, l’esprit de
vengeance et la haine viscérale de ses détracteurs.
Self-made-man, propriétaire de la plus importante unité agroalimentaire de l’île, Marc Ravalomanana
dérangeait, semble-t-il, à cause de ses origines paysanne et merina4, des succès qu’il a enregistrés dans la
gestion de ses affaires privées (le Groupe Tiko) et publiques (la Mairie d’Antananarivo), enfin de la foi
inébranlable qui l’animait. Son credo : la bonne gouvernance. Son ambition : le développement rapide et
durable de son pays. Ses moyens : la bonne volonté et l’honnêteté intellectuelle des hommes et femmes
dont il s’est entouré, ainsi que le soutien financier de la Communauté internationale, le FMI et la Banque
Mondiale en particulier.
Mais la situation économique, financière et sociale que le régime de Didier Ratsiraka lui a laissée en
héritage était la plus dramatique que la Grande Ile ait jamais connue depuis son indépendance. Didier
Ratsiraka, bien entendu, n’en était pas le seul responsable. Toute sa cour était également et totalement
impliquée dans ce terrible échec, plus particulièrement tous ces technocrates hyper-doués (Polytechnique,
Centrale, Mines, ISA, IEP, IAE, EDHEC, MBA, etc.) qui, par amitié et fidélité sans doute, ont mis leur
science, leur savoir et leur savoir-faire au service de leur chef suprême. Pendant les 25 années de règne
sans partage du Président de la RDM, ils n’ont su ni contenir ni neutraliser les manoeuvres les plus
abjectes des affairistes de tous bords et des opportunistes sans foi ni loi qui ont procédé au pillage
systématique et au dépeçage scientifique de toutes les richesses du pays, ravalant ainsi ce dernier aux
premiers rangs des pays les plus pauvres du monde.
Marc Ravalomanana s’était engagé à changer cette situation incompréhensible et intolérable. Il a essayé
de s’en donner les moyens, mais il n’y eut ni miracles ni «développement rapide et durable», pour
reprendre une expression qu’il semblait affectionner. Il s’est pourtant attaqué, avec conviction et
résolution, aux sujets les plus urgents : le développement des infrastructures routières, l’amélioration de la
protection sanitaire et sociale, le renforcement du système éducatif, mais aussi la bataille contre la
corruption, pour inverser le cours de l’histoire et soulager la grande majorité des Malgaches de son
insoutenable pauvreté.
A l’instar de ses prédécesseurs, il n’a malheureusement pas su maîtriser à temps les manoeuvres
insidieuses de son entourage. Le nouveau parti politique Tiako i Madagasikara (TIM) qu’il a créé et fait
développer, notamment, est devenu une véritable machine de guerre, non seulement ultra dominante au
sein des deux chambres du Parlement, mais encore et surtout infiltrée dans les rouages du pouvoir
politique, administratif, financier et de production du pays. Tout naturellement, il a fini par verser dans les
errements, les dérapages et les dérives totalitaires du PSD et de l’AREMA en leur temps, signant de facto
l’arrêt de mort du Régime.
Il est cependant important, par fidélité à l’Histoire, de mentionner que, très objectivement, Marc
Ravalomanana était encore le seul homme politique malgache, depuis l'indépendance de l’île, à avoir eu
une vraie vision du développement de son pays et à tenter de se donner les moyens de faire avancer les
choses. En quelques années, il a réussi ce que personne d'autre n'a fait, ne serait-ce que pour les
infrastructures routières ou le développement de l'agrobusiness. La cécité politique dont il a fait preuve
reste incompréhensible, car les signes avant-coureurs de son déclin étaient là, bien visibles, notamment
lorsque le TIM perdit la mairie de la capitale aux élections municipales du 12 décembre 2007, au profit
d’un jeune et riche chef d’entreprise, Andry Rajoelina, self made man comme lui.
4 La population malgache comprend 18 ethnies. L’Histoire a toujours enseigné que les Merina, minoritaires, originaires des
Hauts Plateaux, auraient eu la mainmise sur l’essentiel de l’appareil politico-administratif et de production du pays. On avait
ainsi l’habitude de les opposer aux 17 autres ethnies de l’île, en appliquant la politique parfaitement rodée mais désormais
éculée du régime colonial : « diviser pour régner ».
5
La réélection à la Présidence de la République de Marc Ravalomanana en décembre 2006, bien que
difficilement acquise5, a sans doute pu lui faire penser que tout lui était désormais possible et permis.
D'où l'abus - jusqu'à la lie - d’une position dominante, non seulement inacceptable sur le principe, mais
également intenable sur le long terme. Réputé personnage, plus d’instinct que de raison, il aurait peut-être
dû écouter davantage ses conseillers, les plus lucides et les plus honnêtes d’entre eux. Il y en a eu. Cela lui
aurait évité de commettre les trois erreurs politiques majeures qui lui furent fatales et qui ont permis à
Andry Rajoelina de lui ravir sa place dans les conditions dramatiques qui sont rappelées dans les lignes
qui suivent.
« La révolution orange » d’Andry Rajoelina et l’indescriptible désordre institutionnel qu’elle a
généré.
Plagiat de la révolution orange ukrainienne de 2004, la révolution orange malgache de décembre 2008,
est la résultante de trois évènements politiquement sensibles qui ont définitivement scellé le sort de
l’avenir politique du dernier Président de la République élu de la Grande Ile, réfugié aujourd’hui en
Afrique du Sud :
- d’abord, la fermeture de la télévision Viva TV, propriété d’Andry Rajoelina, accusée
d’avoir diffusé une récente interview de Didier Ratsiraka sur la situation politique du
pays, cette fermeture ayant été citée comme un exemple parmi d’autres d’une nième
atteinte des pouvoirs publics en place à la liberté d’expression ;
- ensuite, la révélation de la négociation d’un important contrat entre l’Etat malgache et
la société sud-coréenne Daewoo Logistics, relatif à un projet de location de terres pour
la culture de maïs et de palmiers à huile : une véritable hérésie d’après ses détracteurs,
quand on sait l’attachement viscéral du Malgache à la terre de ses ancêtres ;
- enfin, l’achat par Marc Ravalomanana, d’un nouvel avion présidentiel dont le coût – 60
millions de dollars – aurait plus ou moins correspondu au montant des aides
internationales qui devaient être versées aux Pouvoirs Publics malgaches pour des
actions, non pas d’apparat, comme on a pu le lui reprocher, mais de développement.
En moins de trois mois, ce mouvement prétendument populaire, alimenté et animé en fait par une foule
tananarivienne disparate, déçue de la mauvaise gouvernance de Marc Ravalomanana, a conduit Andry
Rajoelina (entretemps démis de ses fonctions de maire de la capitale) et sa troupe à prendre le pouvoir par
la force, avec l’aide d’une petite (mais puissamment outillée) fraction de l’armée.
Le bilan de ce coup d’Etat, condamné par l’ensemble de la Communauté internationale, fut très lourd : au
moins une centaine de morts, des arrestations arbitraires, un appareil de production - plus particulièrement
du Groupe Tiko - pillé et vandalisé, des incitations à la violence, des mutineries, une atteinte
invraisemblable à l’intégrité de diplomates étrangers et, enfin, des accusations - totalement infondées – de
tentatives d’attentats à la bombe contre les adversaires les plus actifs de cette prise de pouvoir illégal.
Une grave crise institutionnelle s’en est suivie, à laquelle se sont mêlés, de surcroît, les anciens Présidents
de la République, Didier Ratsiraka, Albert Zafy et, naturellement, Marc Ravalomanana, chacun d’eux
s’obstinant à vouloir reprendre une part active, au plus haut niveau de l’Etat (du moins de ce qu’il en
reste), à la gestion des affaires nationales et internationales du pays, par le biais de leurs mouvances
politiques respectives.
Plus d’un an après le début de cette crise, aucune solution sérieuse ne semble pourtant se profiler à
l’horizon, en dépit des interventions maintes fois répétées et des menaces de sanctions lourdes -
notamment financières - de plus en plus précises, brandies par la Communauté internationale (Union
africaine, SADC, Union Européenne, Etats Unis), laquelle n’a de cesse de prôner le rétablissement de
5 Il ne fut réélu qu’avec 54,79 % des voix.
6
l’ordre constitutionnel, la mise en place d’institutions transitoires dites « consensuelles et inclusives » et
le retour de la démocratie.
Les dernières actualités politiques malgaches apportent chaque jour leurs lots de mauvaises surprises. Le
cas dramatique et le plus surprenant est l’exclusion de Madagascar du bénéfice de l’AGOA (African
Growth and Opportunity Act, un système de préférence douanière qui permet à certains pays africains de
pénétrer plus facilement le marché américain), avec en perspective la destruction de quelque 180 000
emplois directs et indirects liée à la fermeture probable d’au moins une vingtaine d’usines textiles des
zones franches touchées par cette mesure à très large connotation politique. C’est également le cas du
processus de paix, initié et mis en place au forceps par la Communauté internationale, qui a volé en éclats
après la récente décision unilatérale d’Andry Rajoelina de s’en retirer.
Il devient ainsi de plus en plus illusoire de croire et d’espérer que tous les politiciens impliqués dans ce
désastre finiront un jour par revenir à la raison et à s'accorder sur un règlement fraternel, consensuel et
définitif de leurs querelles ignominieuses. A cause de leur entêtement, de leurs atermoiements, de leurs
tergiversations et de leur mauvaise foi manifeste, le Malgache de la rue continue, lentement mais
sûrement, sa descente vers les bas fonds de l'indigence la plus absolue. Il ne serait pas surprenant que,
n’ayant plus rien à perdre, il participe, demain, à des actes de désespoir total : une émeute sanglante de la
faim, par exemple.
Aussi, la tentation est-elle grande, aujourd’hui, de s’en remettre à l’intermédiation de l’armée, avec un
grand «A», celle qui aurait encore le sens de l’honneur, de la parole donnée, de la discipline (c’est son
métier !) et de « l’intérêt supérieur de la Nation », cette notion trop de fois galvaudée au cours de cette
crise interminable et honteuse. Cette armée aurait pour principale mission de rétablir l’ordre, en mettant
en veilleuse la politique et, surtout, en écartant de la direction actuelle des affaires nationales tous les
protagonistes de ce désordre institutionnel inacceptable. Elle organiserait ensuite, le plus rapidement
possible, de nouvelles élections, pour départager par les urnes tous les prétendants à des fonctions
publiques, présidentielles en premier lieu. Ces consultations seraient organisées sous la surveillance
étroite d’observateurs internationaux, pour garantir l’égalité des chances des candidats et, surtout, la
liberté de choix de chaque citoyen.
La seule et lancinante question est de savoir si la Grande Muette qui, elle aussi, subit actuellement de
plein fouet les affres de l’indiscipline de certains de ses éléments, est réellement en mesure de se donner
les moyens de la réalisation de cette noble mission, pour que triomphent enfin dans ce merveilleux pays,
non pas les hommes ni les mouvances politiques, mais les nouveaux projets de société et les programmes
de développement viables et réalisables qui lui ont tant manqué au cours de ces dernières décennies.
Ce sera sans doute le prix fort à payer pour le retour d’une vraie paix sociale, durable et profitable au plus
grand nombre. Et c’est tout le mal qu’on puisse souhaiter à la Grande Ile à la veille de la célébration du
cinquantenaire de son indépendance, en attendant l’arrivée prochaine d’un nouveau Président de la
République qui aurait à la fois «la naïve droiture» d’Albert Zafy dans la conduite des affaires nationales,
«la belle prestance» de Didier Ratsiraka, du temps de sa splendeur, au niveau international, «l’instinctive
habileté» de Marc Ravalomanana dans les activités économiques et, enfin (soyons fous), «l’insolent
jusqu'au-boutisme» d’Andry Rajoelina, le tout dans le seul, unique et exclusif «intérêt supérieur de la
Nation»6.
Roger RABETAFIKA
Institut Supérieur d’Etudes Comptables
Faculté de Droit et de Science Politique
Université Paul Cézanne d’Aix-Marseille III
6 Merci à Lily R. d’avoir insufflé une petite note d’espoir dans l’implacable noirceur de ce bilan.
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