Soigner la sortie de crise

Publié le par Ny Marina

La démission d’Alain Joyandet alimente les espoirs de ceux qui pensent que cela va contribuer à attiédir la position française vis-à-vis de la Haute autorité de transition (HAT). Pour ma part, je ne pense pas que cela va changer quoi que ce soit, la politique de la Françafrique concernant le dossier malgache étant entre les mains de conseillers élyséens pro-HAT tels que Claude Guéant, André Parant ou Robert Bourgi, l’héritier de Foccart. La démission d’Alain Joyandet n’aura donc a priori aucun impact. Voilà donc clos en un paragraphe ce non-évènement.

 

Monsieur Joyandet a démissionné du fait de la polémique qui enflait sur un permis de construction illégal. Un de ses collègues lui aussi a démissionné, car il faisait payer ses cigares personnels sur les fonds publics. On pourra critiquer comme on veut la France, mais on ne peut que rester envieux de constater que les abus dénoncés dans ce pays par la presse et l’opposition entrainent la démission des concernés, surtout quand on compare avec ce qui se passe à Madagascar : atteint d’autisme unilatéraliste, Andry Rajoelina continue à penser qu’il a été envoyé par Dieu, et ses griots voient en lui le Messie. Il s’estime donc invulnérable, intouchable, incritiquable et refuse d’admettre que son coup d’Etat a plongé le pays dans le gouffre.

 

Finalement, la mentalité arrogante de ce régime est très bien illustrée par ce ministre qui clame à qui veut l’entendre que « la majorité silencieuse n'est qu'un gigantesque rocher passif, tout juste bon à accueillir la fiente des oiseaux ». Ce clown qui prétend faire de l’humour montre que les dignitaires du régime hâtif sont tellement nourris des mamelles de la francophonie et de la francophilie, qu'ils ont oublié un des préceptes majeurs de la sagesse malgache : « tsy resy akory ny olo-mangina ». Mais bien entendu, quand on se prétend politicien malgache mais qu’on prend ses ordres à Paris, faut-il s’étonner d’oublier la culture nationale ?

 

Il y a par contre un autre évènement qui s’est déroulé il y a deux semaines, et qui me semble beaucoup plus intéressant que la démission d’Alain Joyandet. Il s’agit de l’organisation le 27 juin 2010 des premières élections libres en Guinée. Après le putsch du simiesque capitaine Dadis Camara qui, à force d’accumuler les idioties, a fini par gagner un peu de plomb dans la tête, le Général Konaté a pris les choses en main, et a tenu ses promesses de remettre la Guinée sur les rails de la démocratie. Au moins dans ce cas, la crise a été un investissement vers l’espoir d’un avenir meilleur. Dans les pays chanceux, un homme providentiel se lève pour reprendre la barre au milieu d’une crise grave. A Madagascar en 1972 il y eut le Général Ramanantsoa ; en France il y a eu le Général de Gaulle ; au Mali le général Amadou Toumani Touré. En Guinée on retiendra donc maintenant le nom du Général Konaté. Quant à Madagascar, on se contentera de nos généraux de salon, qui ont laissé le pays partir à la dérive.

 

Car dans la Grande Ile, faute d’homme présidentiel, la crise s’enlise depuis plus de 18 mois. Les pro-Transition pourraient arguer qu'il y a eu une kyrielle de faits nouveaux qui eussent mérité que l'on s'y intéressât depuis un an : les Gouvernements d'union, les assises régionales, les assises nationales, les promesses d'élections etc. Sans oublier tous les comités qui fleurissent comme les edelweiss au soleil : CCC pour la Constitution, CENI pour les élections, CSR-AN pour les assises nationales etc. Mais l’expérience montre que tout ce que les partisans hâtifs pourraient qualifier de faits nouveaux ne sont que des anecdotes. De plus, les deux leaders principaux sont obnubilés par des questions existentielles très personnelles. Le Président Ravalomanana veut à n'importe quel prix déstabiliser la HAT pour qu'elle implose. Quant à Monsieur Rajoelina et la clique qui l'entoure, ils œuvreront à tout prix pour empêcher l'ancien Chef d'Etat et ses partisans de reprendre une certaine envergure dans le pays, voire de revenir. Car cela signifierait un risque de retour de manivelle de la part de quelqu'un peu connu pour son caractère magnanime, et qui risque d'organiser une vengeance terrible contre les artisans de son éviction.

 

C'est donc cette ambiance délétère qui empêche de réfléchir sereinement à une vraie sortie de crise. Or aucune sortie de crise efficace et pérenne ne pourra se faire sans une réconciliation nationale, qui prenne en compte les séquelles et les leçons de 2002 (1). Persister dans une sortie de crise unilatérale à la HAT ne pourra que planter les germes d'une future crise, qui risque d'être encore plus longue et plus violente que la présente. Il suffit de voir la violence et le manque d'objectivité de certains propos sur les forums pour imaginer ce dont seraient capables ces commentateurs s'ils avaient accès à une kalachnikov.

 

Une aspirine pour une syphilis ?

 

Comme disait James F. Clarke, « l'homme d'Etat pense à la prochaine génération, l'homme politique à la prochaine élection ». La HAT n'a qu'une seule préoccupation : terminer cette transition sans trop de casse, après l'avoir faite durer au maximum. Tant qu'il y aura des Hummer chez les concessionnaires, du bois de rose dans les forêts et des concerts à organiser, la vie sera belle pour elle... Mais elle ne se préoccupe aucunement de ce qui risque de se passer à Madagascar dans 4, 5 ou 10 ans. Il est donc du devoir de la société civile, des médias, de la communauté internationale et de l'armée (en espérant qu’il y ait encore quelques « gens biens » dans cette institution) d'exiger que la sortie de crise 2010 soit organisée de la manière la plus fiable possible, pour empêcher une récurrence. Et ce n’est certainement pas en faisant le béni oui-oui devant les caprices hâtifs que cette fiabilité sera gagnée.

 

Ainsi, contrairement à ce que tentent de faire croire la HAT et ses griots au plus offrants, les valeurs de consensualité et d'inclusivité ne sont pas des luxes, mais des nécessités. Et pour ceux qui ne l’auraient encore fait, j’invite fortement à la lecture de l’excellentissime éditorial de Lalatiana Pitchboule qui a magistralement traité des liens entre « Amnistie, Justice et Réconciliation Nationale ». Reste maintenant à savoir le sens et le cadre juridique que l'on veut donner à ces aspects. Les Accords de Maputo sont une bonne base, mais je rappelle que dès le lendemain de leur signature, j'avais été le premier à avoir dénoncé leurs ambigüités et la complexité de leur application.

 

Certains opposeront la question de l'impunité que ces Accords promettent à certains. Mais pourquoi les putschistes, les mutins et les trafiquants de bois précieux depuis 2009 seraient-ils les seuls à avoir droit à l'impunité ? D'autres argueront du coût d'une réconciliation, qui passera obligatoirement par une large distribution de chaises. Mais pourquoi se priver de cela, et accepter benoîtement tant de dinosaures inutiles et de vautours superflus ?

 

Il faut donc revenir à l'esprit de ces Accords de Maputo, en remanier la lettre, rebaptiser le texte et le faire signer sous la supervision de la société civile (enfin en cours de renaissance) à Antananarivo pour contenter les pseudos-nationalistes et les obscurantistes d'Otrikafo qui auront alors leur solution au parfum Malgacho-Malgache. Mais persister à dire que la réconciliation nationale est superflue est une grande escroquerie. On ne soigne pas une syphilis juste en décidant de porter manger une aspirine. Ou pire, en portant deux caleçons supplémentaires, dont l’un s’appellerait Constitution, et l’autre, Election.

 

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(1)   Ma thèse favorite est que la crise de 2009/2010(/2011?) n'est que la résultante d'une mauvaise sortie de crise en 2002, et de l'absence de processus de réconciliation nationale sous le régime de Marc Ravalomanana. Primo, son régime s'est construit sur les fractures ouvertes de 2002, qui furent tout simplement cachées au lieu d'être soignées. Secundo, la réussite de son coup d'Etat en 2002 (traduite par une victoire politique, militaire et diplomatique) explique en grande partie l'arrogance avec laquelle l'ancien Président a géré le pays, se considérant fort, invincible et invulnérable. Cela a accumulé dans son arrière-cour des aigris et des frustrés dans tous les secteurs (politique, économique, militaire, diplomatique etc.). Ce ramassis n'attendait alors qu'à se mettre à la disposition du premier venu pour s'unir et renverser Marc Ravalomanana.

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