SON ÉMINENCE LE CARDINAL RAZAFINDRATANDRA N’EST PLUS

Publié le par Ny Marina

L’événement du décès et des funérailles du Cardinal ne suscite plus de commentaires dans la presse tananarivienne, mais continuent d’alimenter les conversations s’agissant des zones d’ombre qui entoureraient encore les circonstances exactes de sa mort. Beaucoup ne croient pas à la thèse officielle de la crise cardiaque... Le fait même que, dans les conversations, on redoute que sa mort n’ait été provoquée, indique à suffisance qu’il tenait une place importante dans le monde malgache. Il en est ainsi pour toute personne en qui une grande partie du public plaçait ses espérances. L’empoisonnement est alors généralement invoqué et sans preuve. Faut-il faire taire les conversations sans fondement autres que ceux que l’on trouve dans l’histoire des mentalités ?

Selon mes informations puisés aux meilleures sources à Mahajanga – chez les Carmélites chez qui il résidait –, Mgr Armand, comme nous l’appelions dans la famille, s’était rendu à la plage à Amborovy et fut, dans l’eau, trouvé inanimé. Le constat médical diagnostiqua aussitôt une crise cardiaque... On peut penser que, comme son ami Jacques Sylla, il a eu le coeur broyé par cette crise terrible qui fait le malheur de tout un peuple depuis plus d’un an et dont on ne voit toujours pas la fin ! Il n’est pas le premier pour qui cette crise politique aura été consommée comme un véritable poison, avec un effet fatal. Reste que des zones d’ombres demeurent sur les rares personnes qui entouraient le Cardinal pendant sa baignade. L’une d’entre elle qui nageait près de lui (était-il ami ou ennemi ?), pose question. Il est certain que la réapparition en public du Cardinal, présidant les obsèques de Jacques Sylla et la détermination qu’il affichait ces derniers temps à vouloir relancer l’œcuménisme avaient provoqué chez certains des réactions très négatives, en différents milieux.

Car s’il fut un grand homme d’Eglise pour le monde catholique, il fut aussi un grand politique pour le monde malgache. Ce sont ces deux aspects que l’histoire retiendra, en regrettant qu’il n’ait pu mener à terme son dernier projet au sein de la Ffkm pour le bien de l’œcuménisme.

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Devenu prince de l’Eglise, il avait parmi ses ancêtres de nombreux rois et princes de la Grande Île. Et il faut tout le culot d’un mauvais journaleux pour avoir osé écrire dans un journal qu’il était un « petit aristo ». L’opinion la plus courante le rattache aux descendants d’Andriantompokoindrindra d’Ambohimalaza, comme elle rattachait aussi son père et son grand-père qui y avaient établi leur résidence à la suite d’un mariage. Lorsqu’ils moururent, la même opinion publique s’étonnait qu’ils se soient alors fait enterrer à Ambohijanaka en pays andriamasinavalona – ce qu’il était également par ailleurs.

Je me souviens d’une table ronde où les jeunes andriana andriandranando l’avaient invité avec le pasteur Daniel Ralibera et l’anthropologue Bakoly Ramiaramanana pour que leur soient expliquées les règles du « bon » mariage andriana. Le choix de ces trois orateurs venait du fait qu’ils étaient renommés comme étant des Ambohimalaza, reçus comme les gardiens d’une tradition authentique de mariage endogame (lova tsy mifindra). Mais Armand et Daniel présentaient le premier le droit catholique et le second le point de vue protestant. Quant à l’historienne, elle montrait que, dans le passé, la situation était beaucoup plus complexe que ce que l’on imaginait communément.

Aussi quel ne fut l’étonnement des auditeurs quand, dans la discussion qui suivit et qui ne satisfaisait pas les attentes des personnes présentes, tous les trois rappelèrent que s’ils avaient bien Andriantompokoindrindra parmi leurs ancêtres, ils en avaient beaucoup d’autres, notamment chez les Andriamasinavalona d’Andramasina et de l’Avaradrano. Adieu la stricte endogamie de village ou de « caste » !

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Etudes dans les institutions catholiques – notamment à la Catho à Paris –, ordonné prêtre en 1954, devenu évêque de Mahajanga en 1978, avant d’être archevêque et cardinal en 1994, la vie d’Armand semble se dérouler selon un scénario simple et prévu d’avance. Il n’en fut rien. Anselme Rajaona, lui aussi ordonné en 1954, rappelle que leur professeur de latin en classe de quatrième avait prédit «une mitre sur la tête d’Armand». Mais la vie du futur cardinal ne fut pas un long fleuve paisible. Son destin n’était pas tout tracé.

Peut-être était-il né le 7 août 1925, comme le dit la presse. Pour nous, il était né le 7 août 1926 – c’est la date dont la famille, peut-être à tort, se souvenait. Et quand il était l’aumônier des étudiants catholiques malgaches de Paris dans les années 50, il était tout simplement le Père Armand. Son second prénom ne nous fut découvert que lorsqu’il accéda à de hautes fonctions publiques.

Héritier d’une tradition politique au service du bien public, il se mit au service de l’Eglise tout en restant au service plus général de son pays. Dans l’Eglise et dans l’esprit de Vatican 2, il participa activement à l’installation de l’œcuménisme pour remédier à la fracture religieuse créée par les missionnaires au 19e siècle et à la malgachisation qui nous reste avec, notamment, toute sa nouvelle hymnologie – ce qui ne plaisait pas à quelques traditionalistes. Ce n’est pas propre au catholicisme, car l’on observe la même attitude au sein de la Fjkm, où il apparaît presque sacrilège de toucher à l’héritage victorien des missionnaires. Dans le clergé catholique, cette attitude fait en outre partie de toute une tradition pied-rouge établie depuis le 19e siècle : ayant choisi d’évangéliser les pauvres et les opprimés, parce qu’elle n’avait pas réussi à convertir la reine et son premier ministre, elle fit sienne la ligne politique de l’administration coloniale de combattre les andriana.

Ce furent ces pieds-rouges qui s’opposèrent à sa nomination à l’évêché de Mahajanga en 1978 : il aurait fallu, disaient-ils, nommer un évêque d’origine tsimihety. Rome préféra l’excellence à l’ethnisme. Et, pour bien établir l’unité du monde malgache face au tribalisme pied-rouge, le prince Lagera Kamamy, qui présidait alors au doany de Miarinarivo, adopta Armand comme son fils devant la cathédrale juste avant son installation comme évêque. L’assistance se demandait alors si parmi les femmes qui accompagnaient Lagera, certaines n’allaient être visiblement possédées par les ancêtres royaux du Boina.

Quand, fin des années 80, l’administration vaticane essaya de comprendre pourquoi la Bienheureuse Victoire Rasoamanarivo ne réunissait pas autour d’elle de nombreux fidèles, elle s’aperçut que le choix en avait été fait au détriment de Victoire Ratsaraibe qui mourut en odeur de sainteté, comme le publièrent Les missions catholiques en 1882. Celle-ci, grande andriana d’Ambohimalaza et arrière-grand-tante d’Armand, aurait pu faire une bonne candidate à la béatification. Pour l’Eglise, comme on le voit en Europe dans des situations analogues, ses origines sociales auraient pu assurer son succès et créer les conditions d’une promotion ultérieure. Mais l’esprit républicain des missionnaires – d’un mauvais républicanisme pied-rouge dont l’exclusion est une des armes et dont on sait bien qu’il ne s’est pas éteint avec l’Indépendance –, s’était opposé à un tel choix.

Quand Rome et Jean-Paul II, un pape très politique, eut compris les problèmes de l’Eglise malgache, rien ne s’opposait plus à la promotion d’Armand au cardinalat. Cela ne fit pas que des heureux dans le clergé. Les mécontents repartirent à l’assaut, quand Armand atteignit soixante-quinze ans, et demandèrent qu’il soit immédiatement mis à la retraite. Le Pape et le cardinal de la Propagande lui écrivirent alors pour le confirmer dans ses fonctions. Beaucoup se souviennent que, dans la cérémonie organisée pour son Jubilée, Armand avait eu plus que du plaisir à lire publiquement les deux lettres de Rome qui, implicitement, désavouaient les menées des pieds-rouges.

Quand enfin il prit sa retraite en 2005 – il avait alors quatre-vingts ans –, c’est à Besalampy et Mahajanga qu’il résidait habituellement, fidèle à son tanindrazana d’accueil et d’adoption, comme il l’était aussi à l’égard d’Ambohimalaza. Il n’avait toutefois pas cessé d’être actif à la fois pour l’unité des chrétiens et l’unité des Malgaches. Rencontrant Lala Rasendrahasina, président de la Fjkm et victime du complot d’Antanimena, il lui avait présenté ses excuses : « Mifona aho, ry Zandry ». Dans l’esprit du dernier synode des évêques d’Afrique réunis à Rome, ces excuses qu’il présentait au nom de l’Eglise romaine, c’est évident, concernaient les événements inqualifiables survenus à l’épiscopat le 17 mars 2009. Et il devait être présent à la réunion du Ffkm dans laquelle la présidence de la fédération chrétienne allait passer à Sa Grâce Monseigneur Ranarivelo de l’Eglise anglicane.

Mgr Armand vient à peine de nous quitter que toutes les soutanes ou ex-soutanes, accompagnés par la propagande de la presse locale, s’interrogent sur son successeur au Sacré Collège. Et le candidat préféré de tous les radzouëliens est évidemment O.M.A.R., la star du coup d’Etat ou encore l’« homme fort » de l’Eglise. C’est aller bien vite en besogne, car il n’est inscrit dans aucun texte romain que Madagascar doit avoir un cardinal : il n’y a aucune obligation à cela, quitte à chagriner nos nationalistes. Il n’est non plus nulle part écrit que, si Rome décide de nommer un cardinal malgache, ce soit automatiquement l’archevêque d’Antananarivo. Une telle nomination n’est pas non plus comme celle d’un évêque pour laquelle le clergé d’un diocèse peut faire une proposition ; c’est une forme de lobayingue qui peut avoir un effet contraire. Il serait, disons-le sans détour, plus que regrettable que l’actuel archevêque d’Antananarivo lui succède dans cet honneur. Cela mettrait gravement en péril l’œcuménisme à Madagascar et surtout risquerait de bien montrer à toute la communauté malgache que le Vatican a soutenu le coup d’Etat que l’homme et son entourage à la fois ethnique et politique ont soutenu et encouragé depuis août 2008 au moins. Il y aurait beaucoup à dire à une commission d’enquête qu’enverrait Rome sur les antécédents du coup d’Etat du 17 mars. A bien y réfléchir, il serait préférable que nous ayons à rentrer notre vanité et notre prétention dans notre poche et à y mettre notre mouchoir par-dessus. Préférable aussi que nous n’ayons plus de cardinal en attendant des jours meilleurs et qu’Armand n’ait pas à se retourner dans sa tombe.

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Mgr Armand n’est plus de ce monde. Ses funérailles à Antananarivo ont été grandioses, mais avec un côté tragique accentué par les pluies diluviennes qui se sont abattues sans pitié sur la foule héroïque des fidèles (beaucoup de jeunes, de scouts, de guides, etc.) qui ont accompagné à pied le fourgon mortuaire d’Antanimena dans la ville basse à Andohalo dans la Haute-Ville. L’inhumation dans le caveau des évêques à travers les échafaudages d’une cathédrale en pleine réhabilitation avait quelque chose de surréaliste et de poignant !

A l’un de ceux qui l’ont alors accompagné, il semblait qu’il s’était laissé porté par les eaux du Mozambique, comme pour aller chercher son fils prodigue sur l’autre rive et le supplier de revenir sans peur ni reproche sur le grand Tanindrazana pour y faire revivre la paix, une paix espérée encore plus belle que celle goûtée pendant près de 7 ans, avant que ne survienne la terreur de cette année de plomb 2009 dont les effets se font toujours sentir.

N’en déplaise aux pissecopie et autres mécontents, tous ceux qui l’ont connu se souviendront de sa haute et belle stature, de son regard profond et intense, d’une vraie présence sans affectation, mais avec une très grande réserve... Tous sentaient un homme habité par la noblesse de sa mission, mais aussi par la noblesse de l’homme malgache qu’il incarnait si magnifiquement...

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