souris quand même

Publié le par Ny Marina

Le 12 novembre 2009


 

Faut-il encore revenir sur la catastrophe économique ? Cela semble bien inutile aujourd’hui. « Hier, nous étions au bord du ravin ; depuis, nous avons fait un pas en avant », comme nous le rappelle une parole mémorable. Un véritable saut dans le vide. Et aucun de ceux qui prétendent sanctifier le nouvel ordre, alors qu’ils établissent le chaos, ne se sont manifestés pour rétablir la bonne marche de l’économie. Ni Mgr Omar qui, souriant, sembla alors bénir les capsates mutins dans la cour de l’épiscopat à Antanimena le 17 mars dernier, ni les mpiandry hâtifs qui, au lendemain de ce jour funeste, prétendirent exorciser tous les diables du Palais d’Ambohitsorohitra, ni même les mpiandry ravalomananiens qui avaient accompagné le Président depuis 2002. Car le Bien de la main de Dieu dont les uns se sentent investis n’est que le Mal pour les autres se sentant tout aussi investis du même pouvoir. Certains d’entre eux, à moins que ce soit tous, font manifestement un contresens.

Ils laissent faire les crocodiles d’Ambohitsorohitra dont on pourrait dire, à l’image des Anciens :

Mamba any Ambohitsorohitra,

Tsy mety hitondra marina.

Crocodile à Ambohitsorohitra,

Jamais homme politique ne deviendra.

dont on sait que ce sont des crocodiles sans compassion, un type humain pas idéal qu’avait déjà bien reconnu notre passé :

Tsy miantra ny ory

Hoatra ny mpangalatra

L'homme sans miséricorde pour les malheureux

Ressemble à un voleur.

Tous ces mauvais bergers auraient bien besoin d’une intervention de la communauté religieuse internationale et d’une convocation en Suisse avec de sérieux médiateurs œcuméniques pour un accord de Genève I. Mgr Omar pourrait y être à titre d’observateur. Sans doute cela lui serait-il un apprentissage moral. Comme à Maputo, les négociations n’y seraient pas faciles. Ils sont comme nos politiciens, car, comme nous le disent les Ntaolo distinguant la majorité silencieuse des activistes de la Place du 13 Mai :

                                                       Ny osa tsy mba saro-po

                                                       Ny mahery tsy mety handefitra

                                                       Les faibles ne sont guère emportés

Les forts ne veulent pas céder

Ils font penser à ces poules qui ont couvé des œufs de cane, ou, comme le disent aussi nos Anciens des poules qui ont couvé des œufs de crocodile :

Akoho mikotrika atodi-marnba

Mamelon-doza ho an ny tena

Poule qui couve des œufs de crocodile

Donne vie à sa propre ruine

La question que nous posent ces mpiandry de toutes espèces, ressort plus largement de nos engagements dans ce conflit des civilisations que nous avons importé sur notre scène avec nos interprétations de la religion – part essentielle de la Civilisation avec majuscule à l’initiale, telle que la concevait le Nord social-darwiniste au xixe siècle.

Le mot et le concept de Civilisation semblent aujourd’hui oubliés. A tort évidemment, car si le mot est maintenant doté d’une initiale minuscule et souvent mis aux pluriel – les civilisations –, le concept a perduré sous d’autres vêtements. Ce fut d’abord le Progrès avec le laïcisme de la colonisation, puis le Développement après la seconde guerre mondiale et le triomphe de l’économie, enfin la Démocratie depuis que l’on parle de « Sociétés en transition ». Hier comme aujourd’hui, c’est le contenu ancien et le même modèle qui nous est imposé avec ses rituels électoraux souvent pseudo-démocratiques et sa séparation des pouvoirs conçue par le Siècle des Lumières incomprise ou détournée. Découlant, il faut bien le dire, d’une mauvaise compréhension de ce qu’était notre société royale et qui n’était pas celle d’une monarchie – c’est-à-dire un pouvoir unique et exclusif – de nature absolutiste. Le discours colonial, mêlant racialisme et institutions, a refusé de voir que nos souverains ne détenaient pas ce pouvoir exclusif de tout autre, mais que le fanjakana royal et seigneurial reposait sur des lois fondamentales, les fenitra, qui avaient institué des contrepouvoirs dans une sorte de constitution à l’ancienne. Toute décision royale était précédée et préparée par des discussions et des consultations auprès de tous les détenteurs non d’un pouvoir mais d’une autorité reconnue et acceptée.

Le discours colonial n’avait pas admis qu’il existait dans le système politique antérieur des libertés individuelles, et notamment qu’il reconnaissait le principe général du samy manjaka eran’ny tranony, selon lequel chacun était roi en sa maison. Or, ces conceptions n’ont pas disparu dans nos campagnes et dans une partie de nos villes. Si l’on se tourne vers le demi-siècle que nous venons de vivre, il nous faut bien admettre que le « choix » de la République en 1958 nous fut imposé dans la logique de la politique de Gallieni. Admettre aussi que, à l’exception du référendum d’octobre 1972 qui accorda 96,44 % de voix en faveur du Général Ramanantsoa – au grand dam des conseillers d’Ampahibe qui n’espéraient qu’une majorité plus courte –, les systèmes politiques d’importation qui nous furent imposés par des politiciens citadins n’ont jamais fait l’objet d’une adhésion populaire véritable. Les succès, relatif ou absolu, de 2001 et de 2006 tenaient à la qualité traditionnelle du candidat dont les électeurs espéraient, quant à eux, qu’il mette en place un système malgache plus respectueux de leurs aspirations nostalgiques.

Les événements urbains et périurbains de l’année 2009, soutenus et organisés par des jésuites revanchards – dans la tradition du Père Piolet qui poussa à la conquête et à l’annexion – et de Pedro et autres salésiens bénéficiaires ont malheureusement remis au goût du jour ce discours colonial qui détermine nos pensées d’aujourd’hui et les fourches caudines sous lesquelles nous sommes aujourd’hui contraints de passer. Les qualités du nouveau Premier Ministre l’aideront-elles à cerner l’ensemble de la problématique et à trouver des solutions ? Déjà, lors de sa première intervioue à Rfi, il a introduit deux fois dans le vocabulaire politique un mot qu’utilise habituellement l’épistémologie – du moins comme je l’ai compris. « Syntagme » ! Le mot a sans doute obligé les crocodiles d’Ambohitsorohitra à se précipiter sur les dictionnaires. Dans un bon dictionnaire de la francophonie, ils n’auront trouvé qu’une définition linguistique qui les aura laissés plus qu’inquiets. Sans doute aussi sont-ils aussitôt repartis se réunir autour de leur brasier tremblotant :

Izay iray donak' afo

Iray dinidinika

Ensemble discutent de leurs affaires

Ceux qui se rangent autour du même feu,

sans plus essayer de savoir ce que signifie « triumvirat », autre mot employé par Mangalaza.

 

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