Touche pas à mes terres

Publié le par Ny Marina

Le1er avril 1010

 

Il m’est arrivé dans ma messagerie un texte vieux d’un mois. Il reste d’actualité et mérite commentaire. Il s’agit, du 1er mars dernier, d’une émission de France Inter de Jean Marc Four : Spéciale Agriculture : Touche pas à mes terres ! Madagascar sert de présentation : « Il y a un an, les Malgaches manifestaient bruyamment et violemment dans les rues de Tananarive. A l’origine de cette colère, il y avait la crainte qu’une partie de leurs terres, de leur pays, soient achetées par une entreprise étrangère, coréenne en l’occurrence. Madagascar est sans doute l’exemple le plus visible d’un phénomène qui touche le monde entier, un phénomène aujourd’hui en plein essor : l’accaparement des terres cultivables du sud par les pays riches ».

On y apprend donc qu’en Ethiopie, sur trois millions d’hectares, soit le quart des terres cultivées, la moitié a déjà été attribuée à des investisseurs saoudiens et que la main d’œuvre paysanne « va être surexploitée au bénéfice des plus riches ». Cette prévision ne nous apprend rien. Et quand un journaliste indépendant nous dit que « selon la constitution, la terre est théoriquement propriété de k’Etat, donc du peuple… », il oublie que le double langage politique concerne tout aussi bien les constitutions et nous en dit rien.

On y apprend aussi que, de l’autre côté, la Chine encourage ses investisseurs à acheter des terres. Et ce qui est important et sérieux, ce pays avec 22% de la population mondiale ne possède que 9% des terres arables de la planète. Une quarantaine de sociétés chinoises ont déjà acheté des terres à l’étranger et les Chinois disposeraient de 2,8 millions d’hectares au Congo pour des plantations de palmiers à huile. Il nous est dit aussi que les sociétés chinoises importent leur technologie et leur main d’œuvre. A la fois pour résoudre leur problème alimentaire et leur problème de chômage. Heureux paysans éthiopiens qui, s’ils sont « surexploités », pourront toutefois être salariés !

Enfin revient Madagascar, soit quatre minutes sur les seize que dure l’émission, avec la fameuse affaire Daewoo. Grégoire Pourtier rappelle que la terre est considérée comme « terre des ancêtres ». Il ne se trompe pas. J’ai connu – c’était avant 1960 et l’Indépendance – une demoiselle malgache qui, envisageant d’épouser un Français, avait établi avec lui qu’il n’achèterait jamais un bien foncier dans la Grande Île. Mais lorsqu’il dit que « les paysans sont officiellement propriétaires de la terre qu’ils cultivent », il se trompe. Les rois et reines autrefois étaient bien tompon’ny tany, c’est-à-dire maîtres mais non propriétaires de la terre. Quand, fin 19e siècle, les Créoles des Mascareignes voulaient acheter des terres, la Reine Ranavalona ii n’avait autorisé que leur location pour un durée de vingt-cinq ans. Elle n’en percevait aucun revenu, car les contrats étaient passés avec les tompon-tanin-drazana, qui en étaient les vrais propriétaires.

C’est la colonisation française qui a décidé que toutes les terres qui n’étaient pas bornées et immatriculées, étaient terres domaniales et donc de l’Etat. La conquête en 1896 avait réalisé la vieille revendication française d’être propriétaire de toute l’île. Et les Français et autres étrangers ont dès lors pu acheter des terres. Sous la IIe République, l’on revint au droit coutumier ancien. Non seulement la vente à des étrangers fut interdite, mais aussi la mutation à leur nom des terres que des Français tenaient de leurs parents, même si leur usufruit n’était pas contesté. Dans une Commission franco-malgache de 1983 ou 84, la partie française obtint que ces mutations soient faites, mais cet accord resta sans effet.

Aujourd’hui, la législation française reste en usage. Seuls sont officiellement propriétaires ceux qui ont fait immatriculer les terres de leurs ancêtres ou les terres domaniales et vierges qu’ils ont mis en valeur. La presque totalité des paysans sont des usufruitiers précaires. L’horribilissime Ravalomanana avait voulu, avec le projet en marche du guichet foncier et une procédure simplifiée, faire délivrer des certificats fonciers qui ont la valeur d’un titre en bonne et due forme. Dans la procédure ancienne, l’usufruitier, qui n’est propriétaire que de sa mise en valeur et des cultures qu’il y a faites, doit en fait acheter sa terre à l’Etat. Et, à ce que je sache, dans la campagne à une quarantaine de kilomètres de la capitale, le service des domaines estime le m² de terrain à 1.000 ariary. Pour une exploitation de cinq hectares où il n’y a ni eau potable ni électricité, un paysan devrait verser à l’Etat cinquante millions (50.000.000) d’ariary, alors que dans toute une vie, il ne gagnera pas cette somme. On comprend qu’il préfère rester propriétaire coutumier et précaire.

Grégoire Pourtier dit que les investissements étrangers dans le foncier et, si j’ai bien compris, l’utilisation des terres pour nourrir une population mondiale en croissance, sont « un vrai débat à ouvrir ». Le débat n’est-il pas déjà conclu et clos dans L’Utopie de Thomas More ? C’était au 16e siècle, ce grand penseur catholique qui est à l’origine de tous les socialismes utopistes et qui a donné un plan d’action aux colonisateurs d’hier et aux mondialistes d’aujourd’hui (2). Relisons, ou lisons, Thomas More :

« Mais lorsque la population totale de l’île [d’Utopie] dépasse le niveau que l’on estime convenable, on lève dans chaque ville des citoyens qui vont établir une colonie réglée d’après leurs lois. Ils vont partout où sont des terres vacantes laissées en friche par les indigènes. Ils convoquent ceux-ci pour savoir s’ils consentent à vivre avec eux. Ceux qu’ils trouvent favorablement disposés, ils se les associent en une communauté de vie et d’usages, et c’est pour le plus grand bien des deux peuples. En effet, leurs principes font souvent que la même terre, qui donnait trop peu de pain pour une seule population, en donne pour deux en abondance. Mais si les indigènes refusent d’accepter leurs lois, les Utopiens les chassent du territoire qu’ils ont choisi et ils luttent à main armée contre ceux qui leur résistent. Car une guerre, estiment-ils, se justifie éminemment lorsqu’un peuple refuse l’usage et la possession d’un sol à des gens qui, en vertu du droit résultant de la nature, devraient trouver de quoi se nourrir, alors que lui-même ne s’en sert pas, mais le laisse comme un bien inutile et vacant. »

Il y a là de quoi lancer un grand débat onusien sur les devoirs des Etats qui laissent leurs terres en friche. Et un grand débat national sur les responsabilités de tous ceux qui thésaurisent à l’étranger au lieu d’investir dans la production alimentaire dans notre Grande Île, qui ne veulent pas lâcher leurs héritages à la campagne et les laissent dans l’abandon sans redouter les nouvelles colonisations de demain.

 

(1)   http://farmlandgrab.org/11434

(2)   Tiré de L’utopie, ou le traité de la meilleure forme de gouvernement, 1516, (traduction en français : Paris, Flammarion, 1987).

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