Un Hôtel de ville, ça se mange ?

Publié le par Ny Marina

  Depuis près de deux ans que j'assume bénévolement la fonction d'éditorialiste à Madagascar-Tribune.com, j’ai souvent cherché s’il n’y avait quand même pas quelque chose de positif à écrire sur le régime actuel, malgré le fait d'être né dans l'éprouvette d'un coup d'Etat. A mon avis, qui en vaut bien un autre, la réponse était invariablement et objectivement celle-ci : rien à signaler (1).

 

Mais par rapport à l'actualité récente, force est de reconnaître objectivement que la reconstruction de l’Hôtel de ville sur l'Avenue de l'Indépendance est à l'actif de Andry Rajoelina. Ce dernier en avait pris l'initiative quand il était Maire d’Antananarivo, avec une pose de première pierre en mai 2008. L'inauguration de l'édifice samedi dernier, quasiment trois ans jour pour jour après son élection comme Maire, démontre qu'il a réussi là où tous ses prédécesseurs à ce poste n’avaient fait des promesses d'ivrogne depuis des décennies. Mais n'oublions quand même pas que c'est le Président de la délégation spéciale d'Antananarivo Edgar Razafindravahy qui a fait le gros du travail.

Sur le plan architectural, l'Hôtel de ville est un véritable joyau. J'ose espérer que les instincts pyromanes de certains crétins manipulés par d'autres crétins déguisés en politiciens véreux sauront respecter ce nouveau bâtiment. Au moins pour trois raisons. Primo, il faut avoir un cerveau de crustacé pour considérer que les incendies sont une méthode d'action politique acceptable pour arriver au pouvoir : la première chose à faire est donc d'éviter le mimétisme avec ce comportement honteux et stupide. Secundo, ce sont des deniers publics qui ont servi à cette construction, et il faut commencer à apprendre à avoir le sens du bien commun. Tertio, il faut respecter le travail des architectes, des entreprises et des ouvriers qui ont travaillé corps et âme à ce projet et sur ce chantier, en ayant l'impression légitime qu'ils contribuaient à tourner une page d'Histoire, au-delà de tout symbolisme politique du chantier.

 

Ceci étant dit, maintenant j'aimerais retourner aux dirigeants, aux griots et aux sbires de la transition le commentaire qu'ils aimaient faire au début de la crise pour critiquer le bilan de Marc Ravalomanana : des routes, ça ne se mange pas (2) ! Et un Hôtel de ville, ça donne bon appétit peut-être ? Ou bien, est-ce que ça rassasie les masses laborieuses et prolétaires qui ont servi de marchepied au coup d'Etat de 2009 ?

La réponse est a priori non. Je ne vois donc pas ce que le fait d'avoir un Hôtel de ville va maintenant changer dans la vie du tananarivien lambda. Cela va-t-il réduire les embouteillages ? Cela va-t-il donner de l'emploi aux dizaines de milliers de personnes que le coup d’Etat a précipitées dans le chômage ? Cela va-t-il améliorer la situation d'insécurité galopante ? Que nenni.

 

Quel est donc l’intérêt principal d'avoir un Hôtel de ville, et en particulier en cette situation de crise et à l’aube d’une période électorale ? A faire joli sur l’Avenue, et à pouvoir marquer les esprits en attachant son nom à une oeuvre qui passe à la postérité. Autrement dit, c'est un coup de communication, un coup de fils de pub' : encore une fois, ce régime de transition maquille son peu d'être par beaucoup de paraître.

Tant qu'il s'agit de mettre du vernis pour que ça brille et clignote, tant qu'il s'agit de divertir la plèbe et la populace pour l’empêcher de penser aux vrais problèmes, les dirigeants de la Transition sont toujours très dynamiques. Panem et circenses : depuis la Rome antique, on sait que pour maîtriser un peuple, il faut du pain pour remplir son ventre, et des jeux de cirque pour occuper sa tête. Le seul problème avec la Transition actuelle, autiste sur le plan politique et incompétente sur le plan économique, c'est qu'il y a de plus en plus de circenses et de moins en moins de panem. En outre, petit bémol : ce ne sont heureusement pas tous les esprits que l'on peut occuper avec des concerts gratuits ou des inaugurations.

 

Cependant, dans l'absolu, c'est loin d'être une mauvaise chose que la Ville d'Antananarivo renforce son patrimoine. Je préfère d’ailleurs de loin qu'elle le fasse avec un Hôtel de ville, plutôt qu'avec un stade ou une salle de concerts. Mais la question fondamentale est celle-ci : la population d'Antananarivo est-elle capable de prendre soin du patrimoine de sa cité ? De l'Hôtel de ville initial au Palais d'Andafiavaratra, des centres commerciaux aux bâtiments de la Radio et de la Télévision nationales, sans oublier le Rova, combien d'édifices ayant un caractère de patrimoine culturel ou économique sont-ils partis en fumée ? Mentionnons également la mise à sac et l’incendie en 2009 des domiciles de certains proches de Marc Ravalomanana incendiées (par exemple, Guy Rivo Randrianarisoa et Moxe Ramandimbilahatra). Alors, quand je pense à l’Histoire récente et aux péripéties enflammées qui ont émaillé le processus de prise de pouvoir de Andry Rajoelina, je n’ai aucun scrupule à réfuter à ce leader révolutionnaire le qualificatif de bâtisseur.

 

Pas de parvis pour les pingouins

 

Je note que les grands architectes du temple dédié à la ville d'Antananarivo ont décidé de créer un parvis, qui fait sortir le domaine de l'Hôtel de ville de ses limites traditionnelles pour prendre possession d'une portion de l'Avenue de l'Indépendance. Les automobilistes qui déjà peinent à se frayer un chemin au milieu des marchands de rue que la municipalité est incapable de gérer, auront en plus à subir une perturbation majeure du circuit au niveau de l'Avenue de l'Indépendance, qui oblige à un détour pour contourner l'Hôtel de ville. Cela va augmenter la durée des embouteillages, ce qui pourra être mis à profit pour pester contre les dirigeants de cette transition qui privilégient le superficiel bling-bling aux réalités pragmatiques.

 

L'initiative est peut-être d'ordre esthétique, car le parvis offre visuellement un écrin au bâtiment en arrière-plan. Mais elle est surtout d'ordre politique, car elle supprime l'espace qui servait de Place du 13 mai à tous les bonimenteurs de places publiques de 1991, à 2009, en passant par 2002. A la place, il y a un immense bassin qui va empêcher l’organisation de rassemblements de foule à cet endroit. Cette stratégie me fait rire : je ne sais pas pourquoi, mais ce grand bassin sur ce qui fut la Place du 13 mai me semble être une invitation faite à des animaux aquatiques pour y barbotent allègrement. Dans la mesure où les pingouins que nous sommes préférons rester sur la banquise, il n'y aura donc que les écrevisses marbrées qui pourront profiter de l'endroit. Avec ou sans eau.

 

La reconstruction de l'Hôtel de ville me fait également penser à celle du Rova, qui fut le grand chantier de Marc Ravalomanana. Son départ plus tôt que prévu empêchera le dernier Président élu de Madagascar de jouir de cette réalisation. Son tombeur a de fortes chances d'être celui qui va réceptionner les travaux, et comme il n’est pas à un manque de scrupules près, il ne manquera pas de s'en arroger la gloire au nom des zava-bita de la Transition. L'honnêteté intellectuelle est bien peu de choses, quand même l'honnêteté Constitutionnelle est un mirage. L'hypertrophie de l'ego avérée qu’ont certains les feraient-ils caresser en secret le rêve de faire du Rova un Palais présidentiel ? Au nom d’une égalité des classes républicaine qui souhaiterait qu’il n’y ait pas que les andriana qui puissent y travailler ou y habiter. La crise actuelle montre au moins une chose : les rêves malsains peuvent se transformer en réalité, surtout quand on sait nouer des amitiés sonnantes et trébuchantes avec des mutins et des gros bras.

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(1)   Je rappelle cependant mes mots de l'édito du 6 mars 2009 : "Il est indéniable que Marc Ravalomanana a fait des erreurs importantes de gouvernance politique et économique. Ses dérives dictatoriales pour mettre la démocratie au pas, mais aussi l’opacité de son mode de gestion méritaient qu’il soit rappelé à l’ordre. Les bailleurs l’ont fait dans les couloirs feutrés des bureaux de la République. Andry Rajoelina a eu le grand mérite de l’avoir fait publiquement". Dommage qu'il n'ait pas su s'arrêter à temps pour éviter de franchir la ligne jaune.

(2)   Des routes, ça ne se mange pas : réflexion ridicule des benêts qui ne comprennent au développement que ce que l’Université du 13 mai leur a appris. Ce sont les routes qui favorisent les échanges commerciaux, le désenclavement des produits, l’accès facilité aux centres de santé, aux écoles, et qui réduisent le temps perdu pour transporter les personnes et les biens.

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