Ventre affamé, mais grandes oreilles ?

Publié le par Ny Marina

 

Un documentaire d’Arte consacré au bilan d’un an de crise me laisse perplexe. Daté de novembre 2009, il met en scène une femme, prénommée Violette, supporter fervente de la cause de Andry Rajoelina au début de l’année dernière, et qui continue à l’être aujourd’hui, même si elle se rend compte qu’à cause de la crise qui a suivi le coup d’Etat, elle fait face à de sévères difficultés. Toutefois, elle estime que ses problèmes ne sont pas de la faute de Andry Rajoelina, mais du « sabotazy » perpétré par les trois anciens présidents qui mettent des bâtons dans les roues de la transition. L’exemple de cette Violette démontre qu’à Madagascar, Maslow a tort : certaines personnes peuvent rêver d’épanouissement et de démocratie, même si elles ont du mal à satisfaire leurs besoins physiologiques. Violette est donc, avec tout le respect que je lui dois, l’exemple du paradoxe malgache : la foi aveugle dans le paradis futur promis par le Messie du moment, même si le présent concret est un enfer. Tsy maintsy mandresy ny tolona, na hihinana ny tsy fihinana aza ny olona… Aucune différence entre le Paradisa sosialista de Ratsiraka, le Minoa fotsiny ihany de Ravalomanana, et maintenant le Madagasikaran’i Tanora Gasy Vonona de Rajoelina : pour la majorité, malgré les belles promesses, manger correctement reste un challenge permanent. Mais curieusement, à Madagascar, les ventres affamés ont de grandes oreilles.

 

Le challenge de la croissance démographique

 

Selon l'évidence des chiffres, Madagascar serait un pays à vocation agricole. Les statistiques provenant du Population reference bureau font état de 19,464 millions de Malgaches à la mi-2009, dont 70% qui vivent dans le milieu rural. Selon les projections, il y aura 28 millions de Malgaches en 2025, et 42 millions en 2050. Le constat est simple : aussi bien pour les besoins présents que les besoins futurs, l'agriculture doit être une priorité. Car d’ici 40 ans, la population aura doublé, et il faudra bien continuer à la nourrir.

 

Pour le moment, seulement 2 millions d’hectares sont occupés par les cultures vivrières, dont environ 60 % pour le riz. L’agriculture malgache se caractérise par une multitude de petites exploitations, dont la surface cultivée est en moyenne de 1,2 ha par exploitation (source INSTAT), et dont les produits sont principalement orientés vers l’autoconsommation. Ainsi, seul le quart de la production nationale de paddy est mis en vente sur le marché. A ceci s’ajoute la question du rendement moyen, qui pour le riz, le rendement moyen est de 2 tonnes par hectare. Le système de riziculture intensive (SRI), technique inventée à Madagascar, permet des rendements pouvant aller jusqu’à 15 tonnes à l’hectare, voire plus (jusqu’à 28 t/ha). Cependant, malgré ces chiffres prometteurs, le SRI a du mal à s’imposer à Madagascar, même si d’autres pays s’y intéressent de plus en plus. Parmi les contraintes, on cite souvent la quantité de main d’œuvre nécessaire lors d’une des phases de repiquage dans le processus.

 

Résultat : malgré son potentiel agricole continue à être importateur net en riz chaque année. Depuis 2005, la consommation annuelle de riz à Madagascar est de 2,5 millions de tonnes, dont environ 10% sont importés. Et au vu des chiffres de la malnutrition fournis par la FAO (37% en 2005), le pays ne peut toujours pas assurer l'autosuffisance alimentaire de ses habitants, près de 50 ans après le retour à Indépendance.

 

Le riz en tant que sujet politique

 

La gestion du riz et de son prix a toujours été une affaire politique à Madagascar. Il y a 30 ans, pour tenter de réagir la déliquescence de la production rizicole, le gouvernement avait décidé de doubler le prix d’achat du paddy aux producteurs, en pensant les motiver par ce moyen à produire plus. Malheureusement, cela eut le résultat contraire. La production baissa encore, car certains paysans ont exploité l’effet pervers de la mesure : gagner autant en travaillant moins. On rappelle que de cette époque et des mesures « socialistes » (monopole étatique de la commercialisation) datent les premières grandes désorganisations de la filière riz, qui ont entraîné les premières importations massives pour suppléer à la défaillance de la production (354.000 tonnes importées en 1982).

 

Plus récemment, rappelons que certaines décisions prises à sa naissance par la Haute autorité de la transition (HAT) ont également perturbé pendant plusieurs mois le marché du riz à Madagascar. En premier lieu, la décision populiste, et donc stupide, de faire vendre du riz à 500 ariary le kilo, pour séduire la plèbe au-delà de tout calcul de revient économique. Cela a démotivé les producteurs et les importateurs, qui ne trouvaient plus leur compte, mais aussi les commerçants qui craignaient de voir leurs stocks réquisitionnés comme ceux de Tiko pour alimenter le circuit de ces fadaises. Les bricoleurs derrière ces décisions ont heureusement fait marche arrière depuis, car les acteurs du secteur rizicole ont fait clairement état de risques de pénurie à cause de ces décisions au parfum de poudre aux yeux pour les crédules. Aujourd’hui, la réalité du marché reprend plus ou moins le dessus, et le prix du kilo pour le consommateur est au minimum de 1.000 ariary.

 

Maintenant, on apprend que certains meetings de l’opposition voient aussi des ventes de riz à prix réduit, à raison de 50 ariary le kapoaka (1), soit six fois moins que le prix sur les étals. Cependant, tous ces artifices pour s’assurer un populisme éphémère ne peuvent durer. Par conséquent, résoudre le problème de l’alimentation à Madagascar passe par un travail à long terme, et ne peut se baser sur les opérations de clientélisme lors des crises ou des campagnes électorales. Car finalement, les effets de cette politisation de la gestion de cette filière ont toujours été plus néfastes qu’autre chose.

 

Propositions d’axe de réflexion

 

Dans ce cas, sur quoi axer les efforts ? Sans aucune prétention de compétence dans le domaine, nous proposerons trois idées.

·  Rencontre entre l’offre et la demande

Parlons tout d'abord de l'organisation de la rencontre entre les offres et les demandes, afin d'assurer les débouchés. Cela passe par l'organisation des circuits commerciaux, tant sur le plan national qu'international. Combien de zones sont fortement productrices, mais peinent à écouler leurs produits du fait d'un enclavement ? Selon une étude datant de 2007, seulement 22,4% de la population rurale vit à moins de deux km d’une route circulable toute l’année. Le régime Ravalomanana avait tenté d'apporter un embryon de solution en construisant des routes, mais le réseau était encore largement insuffisant. En 2008, le réseau routier était de 38.000 km (contre 50.000 km. En 1960), auxquels s’ajoutent 30.000 km de pistes rurales, rarement praticables toute l’année. Cela cause des difficultés pour désenclaver les régions productrices, mais aussi pour approvisionner les marchés. Dans tout Madagascar, combien de régions dépendent encore du bon vouloir de réseaux quasi-mafieux pour s'approvisionner dans ce qui n'est pas produit sur place ? L'Etat a donc un rôle à jouer pour favoriser la mise en place de structures qui rendront la concurrence plus équitable au niveau des régions, sans toutefois devenir lui-même opérateur. Le cas des légumes expédiés vers l’île de Nosy Be est une parfaite illustration.

·  Voir au-delà des frontières

Au delà du marché national, le second défi sont les débouchés internationaux aux produits agricoles. Les efforts du projet MCA pour aider les paysans du Menabe à produire le pois du Cap et l'écouler à l'étranger étaient méritoires, et de telles initiatives devraient être multipliées pour d'autres produits. Malheureusement, grâce au coup d'Etat de Rajoelina, le MCA a fermé ses portes et les paysans du Menabe se retrouvent avec leurs stocks de kabaro sur les bras. Cependant, les efforts devraient continuer pour accroître le rendement et la diversification, afin de pouvoir faire de l’agriculture un réel produit d’exportation et un moteur de la croissance économique, ce qui, contrairement à ces investissements miniers tant décriés, profitera à la majorité de la population. Et indirectement, permettra de répondre à la problématique de l’autosuffisance alimentaire en couvrant également le marché national, dans un contexte de croissance démographique continue.

·  La question de la formation

Le point suivant concerne l’amélioration de la qualité. Outre les aspects de technique agriculturale, il y a un aspect primordial qui est la formation. Comment se fait-il que, dans un pays qui se veut à vocation agricole, il n'y ait pas de lycée agricole ? Paradoxe qui illustre depuis des décennies une erreur grossière de vision des dirigeants, avec deux impacts : à part les seuls ingénieurs sortant de l'Ecole des sciences agronomiques, les agriculteurs malgaches ne reçoivent pas de formation initiale, et dépendent d'animateurs ruraux et de vulgarisateurs agricoles, avec une efficacité qui n'est pas toujours démontrée. Il y a certes de petits ateliers professionnels organisés par-ci par-là sur la transformation des fruits en confiture, l’apiculture ou l'élevage des poules pondeuses. Il faut donc remettre en place les lycées agricoles pour doter nos paysans d'une base technique plus étendue et plus moderne, et répondre aux impératifs de rendement. Comme l’a également suggéré le forumiste Rabri, il serait également pertinent d'adapter le contenu des formations en fonction des productions spécifiques de chaque région. Car ce que nous constatons par exemple à Manakara ou à Mananjary, c'est que les cultivateurs de café refont exactement les gestes de leurs parents et grands-parents. Il n'est donc pas étonnant que les plants dépérissent d'année en année, et la qualité et le rendement avec.

 

Le problème n’est-il pas (aussi) ailleurs ?

 

Madagascar a (peut-être) encore le temps pour repenser sa politique agricole, et réfléchir aux moyens de nourrir 42 millions de malgaches en 2050. Si les bonnes décisions ne sont pas prises maintenant, on risque de se retrouver avec une option entre deux possibilités toutes deux fort peu réjouissantes : soit une intensification à outrance pour accroître la productivité, avec engrais, pesticides et forte mécanisation ; soit la solution de l’importation croissante, avec ce que cela suppose d’impacts sur la dépendance du pays vis-à-vis de l’extérieur, et le déficit de la balance de paiement. Il faut toutefois se rendre compte que l’adéquation entre croissance démographique et besoin alimentaire se retrouve dans tous les pays du monde. Et dans la mesure où il y a de moins en moins de possibilités d’accroître les superficies agricoles, il y aura une tendance croissante à vouloir louer des terres dans d’autres pays pour nourrir sa population. De là est venue l’idée des projets Daewoo ou Varun ? Mauvais projets selon la Haute autorité de transition et ses griots. Mais curieusement, il y a quelques semaines, des hommes d’affaires indiens sont venus en prospection pour étudier la faisabilité d’un projet identique dans l’Est. Comme quoi en politique à Madagascar, qu'il s'agisse d'agriculture ou de démocratie, apporter le changement n’est pas toujours synonyme de changement de pratique, mais juste de changement de personnes.

 

Il serait facile d’aligner ici un catalogue de recettes techniques, et parler d’irrigation, d’engrais et de semences améliorées. Souvent on dit que les paysans malgaches, attachés à leurs méthodes traditionnelles, rechignent à adopter de nouvelles techniques et ont besoin de constater de visu les avantages avant de changer d’avis.

 

Rappelons-nous cependant certaines expériences de coopération sud-sud. Dans les années 90, un groupe de paysans vietnamiens s’était implanté dans des villages aux alentours d’Anjozorobe pour effectuer des démonstrations par l’exemple de techniques pouvant accroître la productivité en agriculture et pisciculture. 20 ans après, qu’est ce qu’il en reste ?

 

Cette anecdote d’échec (si on parle des résultats à long terme) de ce projet de coopération vietnamienne, ou encore les difficultés de vulgarisation du SRI, montrent que le problème n’est peut être pas seulement basé sur des ressources (techniques, financières, humaines, etc.). Trop longtemps habitués à une agriculture de subsistance, les populations rurales ne voient pas toujours l’intérêt d’aller vers une économie de marché, où le surplus serait commercialisé. Cela pose donc une problématique culturelle, qu’il faudrait sans doute résoudre avant de s’attaquer à autre chose.

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(1)  Un kapoaka est une unité de mesure. Il faut 3,5 kapoaka pour faire un kilo.

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