VÉRITÉ ET RÉCONCILIATION

Publié le par Ny Marina

Le 10 octobre 2010

 

Je vous ai déjà parlé le 17 avril 2009 de Perspectives Missionnaires, une revue protestante – mais œcuménique – de missiologie. La revue avait alors publié un intéressant dossier sur Madagascar. Si j’y reviens aujourd’hui, c’est que sa dernière livraison, n° 59, que je viens de recevoir, offre un dossier Afrique du Sud et que beaucoup d’entre nous ont le regard en partie fixée dans cette direction. Et que certains articles ont une valeur qui dépasse les problèmes de l’Afrique australe.

L’histoire de l’apartheid y est utilement rappelée. Et, pour moi, complète l’enseignement de Jean Bruhat que j’avais suivi à la Sorbonne en 1957-58 pour le Ces d’Histoire de la colonisation. L’ouvrage d’Alan Paton, Pleure, ô pays bien aimé, était alors inscrit au programme. Enseignant d’une exceptionnelle qualité, Bruhat n’est jamais passé professeur, car, communiste stalinien dans l’esprit de l’époque, il ne voulut toutefois pas passer une thèse d’histoire sociale dont les conclusions étaient contraires à la ligne du Parti. L’honnêteté intellectuelle lui bloquait toute promotion universitaire.

 

Un autre article est passionnant, celui d’Alain Ricard, directeur de recherche au Cnrs, qui présente ce que firent les pasteurs envoyés dès 1830 au Lesotho par la Mission de Paris et que l’on peut utilement comparer à ce que fit la LMS à Madagascar. Trois générations de savants et d’écrivains, qui étaient aussi pasteurs, étudièrent la langue, la littérature et la culture sesotho jusqu’en 1940. Ils traduisirent ces textes en français et publièrent l’histoire de Chaka écrite en sesotho par un Basotho en 1926, la traduisirent et Gallimard la publia en 1940 (Thomas MofoloChaka, une épopée bantoue, nouvelle édition avec une préface de J.M.G. Le Clézio, 1981). C’est dans cette mission que se situe un drame – dans l’atmosphère coloniale de l’époque, on pourrait dire une tragédie – où Edouard Jacottet, directeur de l’école de théologie et grand linguiste, fut empoisonné par deux de ses filles en 1920. La tragédie s’inscrit dans la politique de réglementation et de contrôle de la sexualité de l’Eglise de Rome, suivie en cela par les Eglises hérétiques ou protestantes et schismatique ou anglicane. Cela faisait partie des valeurs morales que les missions devaient apporter aux peuples à évangéliser. Cette réglementation en milieu de mission s’augmentait de l’interdiction pour les missionnaires non seulement des relations avec les indigènes, mais aussi de l’exclusion du mariage. Cette barrière de la couleur s’appliquait aux missionnaires de la Lms venus à Madagascar. Van der Kemp, missionnaire de la Lms au début du XIXe siècle, à Bethelsdorp, à côté de Port Elizabeth, avait scandaleusement épousé une ancienne esclave. Il est présenté aujourd’hui comme un « pionnier de l’égalité raciale ».

Mais en 1920, il n’en était pas ainsi. Comme l’écrit Alain Ricard, « le drame de Jacottet fut d’avoir trois filles à marier au moment du plus grand massacre de jeunes hommes de l’histoire, la Première Guerre mondiale ! Et ces trois filles étaient entourées de jeunes gens de qualité, brillants étudiants, compagnons fort plaisants, mais ces jeunes gens étaient noirs. » L’empoisonnement de leur père fut la solution que trouvèrent deux de ses filles pour combattre la loi patriarcale qu’il leur imposait. Ne sachant ni où ni par quel tribunal juger les filles, l’affaire fut étouffée.

 

Comme on parle beaucoup aussi en ce moment de Réconciliation, il est bon de lire comment fonctionna la Commission Vérité et Réconciliation présidée par Desmond Tutu, qui vient de décider de se retirer de la vie publique pour se consacrer à sa famille. Gilles Teulié, professeur à l’Université de Provence, lui consacre un article très documenté et traite normalement des responsabilités de l’Eglise Réformée Hollandaise, la Nederduitse Gereformeerde Kerk qui, issue de l’Église Réformée Hollandaise venue avec les colons en 1652, est la plus importante des trois Eglises calvinistes du Pays. Les théologiens de la NGK avaient de longtemps trouvé les justifications bibliques de l’apartheid et, contrairement à l’universalité ou la catholicité de la communauté chrétienne, avaient aussi inventé des Eglises ethniques, qui devaient séparer les fidèles. L’Eglise Hollandaise des Missions avait accusé la NGK d’hérésie et d’idolâtrie !

Pour vous, je retiens la déclaration d’un officier des Forces Spéciales à la Commission Vérité et Réconciliation : « Nous avons été élevés pour croire en l’apartheid. On nous a fait croire que l’apartheid était soutenu par Dieu par l’intermédiaire de notre Église. On nous a fait croire que notre participation aux forces de sécurité était justifiée pour maintenir l’apartheid. On nous a fait croire que les Noirs étaient inférieurs et que leurs besoins, leurs émotions et leurs attentes différaient des nôtres. On nous a fait croire que nous étions supérieurs et que ces différences justifiaient l’apartheid. Nous avons fini par comprendre que ces croyances étaient fausses. »

 

Avec Timothy Yates, Université d’Uppsala, Suède, l’on suit le difficile parcours de David Bosch (1929-1992). Né dans une famille de nationalistes afrikaner et devenu pasteur, c’est sa réflexion théologique qui le conduisit à revenir à l’unité de la communauté chrétienne. Il resta membre de son Eglise, même lorsqu’elle lui a interdit de prononcer des sermons. Auteur de Transforming Mission: Paradigm Shifts in Theology of Mission (1991), il propose ce que doit être la mission dans le monde post-colonial et le xxie siècle et « a réussi à concilier les "trois domaines publics" que sont l’engagement académique, l’engagement ecclésial et l’engagement social ».

 

Je termine par un article de Tinyiko Sam Maluleke, professeur de théologie africaine à l’Université d’Afrique du Sud, sur « l’africanisation des Eglises ». Il y défend dix thèses sur le christianisme africain. L’on y retrouve un discours colonial analogue, sinon parfaitement identique à celui qui est appliqué à d’autres domaines de la société. Pour tout fait social et culturel, la seule norme resterait-elle la norme occidentale et chrétienne ? Elle ne l’est pas pour Makulele.

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