Vieilles planches pour nouveaux meubles

Publié le par Ny Marina

On parle beaucoup de changement depuis un an. Andry Rajoelina est prétendu par ses griots, et se prétend d'ailleurs lui-même vecteur du changement. Et les légalistes nationaux et internationaux sont traités par les hâtifs comme ceux qui s'opposent au changement. Le mot est donc utilisé à toutes les sauces : une bonne occasion de faire le bilan de ce qui a changé dans ce pays depuis le coup d'Etat de mars 2009.

Le changement pour la continuité

Aujourd'hui lundi 12 avril, on aura un changement majeur dans les instances juridictionnelles malgaches. Jugée trop tiède vis à vis de la Haute autorité de transition (HAT) dans l'exercice de ses fonctions, la Présidente du Conseil d'Etat Noro Robinson a été limogée, et sera remplacée ce jour par quelqu'un d'autre. On se rappelle que cette institution avait sauvé tant bien que mal l'honneur de la magistrature malgache, en refusant de jouer le béni-oui-oui comme certains qui prononcent des jugements à tort et surtout à travers. Le Conseil d'Etat a refusé de brosser dans le sens du poil, cirer les chaussures et lécher le fondement des dirigeants hâtifs en sortant ses décisions . Plusieurs jugements du Conseil d'Etat durant ces derniers mois ont donc été défavorables à la HAT, ce qui a motivé ce changement, sans doute afin de s'assurer plus de collaboration à l'avenir. Pour une fois que le Conseil d'Etat démontrait que l'indépendance de la Justice était possible, la HAT est venue avec les mauvaises vieilles habitudes des régimes précédents, qui aimaient des décisions de justice dans le droit chemin de la voix du maître du moment. Changement donc à la tête du Conseil d'Etat, mais continuité dans les travers tiers-mondistes des relations entre l'Exécutif et le Judiciaire, malgré les promesses d'ivrogne en 2009 pour redonner à la Justice malgache ses lettres de noblesse. Le Syndicat des magistrtas de Madagascar pourra toujours continuer à sortir ses communiqués de protestation pour demander la dépolitisation de ce pouvoir : les apprentis-sorciers (et sorcières) de la Justice vita gasy sont sourds comme des pots, et on ne sait s'ils sont remplis de vin ou d'autre chose. 

Le stalinien made in France...

De retour de Paris, le ministre de l'Education Julien Razafimananjato a joué au Père Fouettard, et menacé des foudres de la répression les sites internet qui véhiculeraient des informations défavorables à la Transition. De nouveau le réflexe stalinien mal placé qui pointe donc chez ce ministre, dont le principal fait d'armes fut la création du seul sujet d'examen de BEPC de l'histoire de Madagascar à la gloire du régime en place. Un comportement hérité de la Havane, Téhéran, Pyongyang, voire de Berlin dans les années 30 : bizarre pour quelqu'un qui, parait-il, parait-il, fut formé à la Sorbonne. Ce genre d'attitude est donc l'apport de ce ministre importé de la diaspora malgache en France, afin de faire mieux que ce qui était fait auparavant. N'oublions pas aussi qu'il s'est précipité pour arrêter la réforme de l'éducation lancée par Ravalomanana basée sur la malgachisation et le cycle primaire de sept ans : certains de ses conseillers, adeptes de la religion des abrutis, véhiculent l'idée que le cycle de sept ans n'avait aucune base scientifique, et que la réforme voulait juste reféter le chiffre fétiche de Ravalomanana. L'UNICEF qui a fait toutes les études de faisabilité appréciera. D'ailleurs, la première décision ministérielle de Julien Razafimanazato fut de (re)faire du français la langue officielle d'enseignement. Sans doute au nom du changement, afin de marquer le 50ème anniversaire du retour à l'Indépendance...

Veni, Vidi, CENI

Cheval de bataille du changement (paraît-il), les futures élections que la HAT promet exemplaires de transparence, d'honnêteté, donc de fiabilité. Argument supposé de choc : la mise en place de la Commission électorale nationale indépendante (CENI). On note au préalable que dans cette CENI, il y a au moins une personne qui a été membre durant des années de la précédente Commission nationale électorale (CNE). Si elle n'a été capable de voir ou de faire quoi que ce soit pour rendre les élections propres depuis toutes ces années au sein de la CNE, on se demande par quelle magie elle va apporter le changement maintenant dans la CENI.


Symbole d'indépendance, la CENI n'a « que deux » membres sur 16 nommés par le Gouvernement, pour des raisons de compétences techniques. Un autre membre, James Ramarosaona représente l'Ordre des journalistes, institution fantomatique depuis des années, et qui n'a donc pas été consultée sur la nomination de M. Ramarosaona. Sans oublier que l'intéressé est conseiller en communication du Premier ministre Vital. Un autre membre, Maitre Maria Raharinivonirina, dont la bonne notoriété au sein de la société civile est indiscutable, a été nommé au titre des « autres sensibilités politiques », entendre par là ni pro-HAT ni opposition (elle est membre du parti de Pierrot Rajaonarivelo). Mais Maitre (Maria) Raharinivonirina est, soit dit en passant, l'avocate attitrée du groupe Injet-Domapub. Et pour la très petite histoire, quelques jours après la prestation de serment des membres de la CENI, l'autre Maitre Raharinivonirina, Alisaona de son prénom, agrégé de droit de son état, et accessoirement le mari de la dame Maria, s'étale

dans un journal pour déclarer que « la CENI viole la loi ». Bizarre cette disparité visible au grand jour, mais il est vrai que le droit de chacun à avoir son opinion est le fondement de la démocratie, même dans un couple... Mais au-delà, seuls les utopistes mettront plus d'un kopeck de confiance dans une élection prétendument démocratique, mais organisée par un régime putschiste. Jusqu'à preuve du contraire, la CENI ne sera donc qu'un faire-valoir et un alibi.

Spécialité : recyclage

En attendant le changement, Madagascar se spécialise dans le recyclé. Suivant la formule qui veut que dans la Grande Ile on persiste à faire de nouveaux meubles avec de vieilles planches, les mêmes politiciens trainent depuis des décennies dans les coulisses du pouvoir. De 1972 à 2010, les Sphinx vita gasy renaissent sans cesse de leurs cendres : tête de faucon, corps de dinosaure, personnalité de vipère, mentalité de kary mpangalam-pihinana, V de l'écrevisse. Nous n'avons pas de palace, mais est-on toujours sûrs que notre nature est cinq étoiles ? Car au niveau de la faune, ça laisse à désirer. Et même dans le football, on constate qu'on a du mal à changer une équipe qui perd. On apprend ainsi que M. Ahmad rempile pour un énième mandat de Président de la Fédération (n=3). Ce monsieur est au football malgache ce que Andry Rajoelina est à la vie du pays : une catastrophe. Et comme les mêmes causes produisent les mêmes effets, nos résultats footballistiques continueront à être à l'image de notre PIB. Mais que ne ferait-on pas pour se faire appeler Président, n'est-ce pas ? Peu importent les résultats, pourvu qu'on puisse aller parader à la Coupe du monde (ou au 14 juillet) dans les tribunes officielles, faute de mériter une présence sur le terrain. Et ça, ce n'est pas près de changer.

Le bâteau prend l'eau

A propos de sport d'équipe, je note avec un certain amusement, et même avec réjouissement, que le patchwork fait de bric et de brac qu'était la HAT est en train de partir en lambeaux, comme je l'avais prédit depuis un an. Les soutiens de la première heure sont à un doigt de s'afficher comme opposants, et le soutien à l'ex-DJ ne se fait plus que du bout des lèvres par des gens comme Monja Roindefo, Noel Rakotonandrasana ou Voninahitsy. Mais bon, tant que le juriste défroqué Ratsirahonana, le malin Ramaroson et la pravda tropicale Rajaona lui mangeront dans la main, Andry Rajoelina trouvera encore que sa vie est belle . Car il y a des choses qui ne changeront jamais à Madagascar. Quand on s'associe n'importe comment, avec n'importe qui, et pour faire n'importe quoi, l'alliance est de façade et ne peut que voler en éclats, qu'elle s'appelle FNDR, Hery Velona, KMMR ou HAT. Et même si les Ivoiriens ont raison de dire que le premier gaou n'est jamais gaou, celui qui vit au sommet mais dans sa bulle de verre, hypnotisé par le chant de ses griots, doit se préparer aux lendemains qui déchantent. Qu'il s'appelle Tsiranana, Ratsiraka, Ravalomanana ou Rajoelina.

Poisson d'avril permanent

Le changement drastique promis sur la Place du 13 mai durant le premier trimestre 2009 a bel et bien eu lieu, mais dans le sens contraire. Les auteurs du coup d'Etat ont promis la démocratie. Arrestations arbitraires, jugements d'antologie, (toujours) interdiction à l'opposition de s'exprimer sur l'audiovisuel national, (toujours) interdiction de réunions publiques d'opposants, intimidation des opposants et des journalistes, place folklorique de la démocratie etc. De Ravalomanana à Rajoelina, rien n' a donc changé, si ce n'est en pire. Même topo pour l'économie, alors qu'on a entendu des promesses mirobolantes. La seule chose qui ait changé, c'est que des centaines d'entreprises qui fonctionnaient et des milliers de gens qui travaillaient il y a un 18 mois, ont grossi les statistiques des faillites et du chômage.

Quant aux promesses de bonne gouvernance et d'Etat de droit, c'est le poisson d'avril permanent. Les apparatchiks qui imposent des fournisseurs trois fois plus chers aux sociétés sous leur tutelle, ou qui encouragent les entreprises du secteur qu'ils supervisent à acheter des espaces publicitaires dans les médias internet qui leur appartiennent ; les enrichissements sans cause (villas, Hummer etc...) ; l'indépendance et la fiabilité de la justice ; l'invasion d'huile de table non raffinée qui cause des allergies terribles sous forme de toux ; les produits alimentaires périmés ou même contrefaits sur le marché etc. Qui va encore douter qu'il y a un problème de gouvernance dans ce pays ? Et on ne parle même plus des lignes de fracture dans l'armée, et de la croissance exponentielle de la délinquance.

Car c'est facile de faire l'intéressant en arrêtant opposants, pasteurs et journalistes sous des prétextes fallacieux. Mais quand il s'agit de mettre un frein au trafic d'armes favorisé par les à-cotés du coup d'Etat, aux braquages sur les routes nationales, aux attaques à mains armées ici et là, le ministre de l'(in)sécurité publique ne semble avoir qu'une seule ligne de conduite : chauve qui peut.

Aza milingilingy oa...

De tout ce qui précède, et de tout ce qui n'a pas été dit, il apparait que les promesses de changement dans le bon sens n'étaient que du vent. Le leader des forumistes françafricains affirme que c'est de la mauvaise foi de mettre tous les problèmes actuels sur le dos de la HAT, car Andry Rajoelina a consacré plus de temps à faire le pompier pour gérer la crise, qu'à se consacrer au pays. Mais s'il n'avait pas choisi de perpétrer un coup d'Etat, sans doute M. Rajoelina n'aurait-il pas eu de crise à gérer, et le port par sa conscience (si conscience il y a) du poids de dizaines de morts, de centaines de faillites, de milliers de chômeurs, et d'un pays qui tend de plus en plus à devenir un failed state. On peut comprendre que son cursus académique ne l'aie pas préparé à comprendre et à anticiper ce que sont les arcanes de la diplomatie et de l'économie, mais il aurait du avoir la sagesse de rester dans les domaines qu'il pouvait maitriser.

Si un éditorialiste de Tribune imposait par la force des armes qu'une compagnie aérienne accepte qu'il pilote un avion, faudrait-il s'étonner du crash ? Et finalement, tout ce que les auteurs du coup d'Etat reprochaient à Ravalomanana pour légitimer leur acte est repris par eux, que ce soit sur le plan de la démocratie, de la gouvernance, et de l'économie. Les actes abusifs n'ont pas changé, et le seul changement réside dans l'identité et la couleur politique des auteurs des forfaits.

Qui sème le vent récolte la tempête

On peut donc mettre en place le Prix Nobel des âneries récurrentes. Dont celle qu'on entend de la part de certains pro-HAT qui n'ont pas d'argument valable pour contredire les critiques : « si vous n'avez pas osé critiquer Ravalomanana en son temps, alors taisez-vous, vous n'avez pas le droit de critiquer Rajoelina ». Bizarre... Je croyais que le vent du changement avait soufflé, au nom du « ady amin'ny didy jadona ». Ainsi, les organisations de la société civile qui ont timidement mais courageusement élevé la voix la semaine dernière, se sont vus opposer cet argument défécatoire de la part de certains esprits chagrins, qui croient toujours par principe que leur champion est un dieu vivant invincible et invulnérable.

Je me demande ce que Philibert Tsiranana a pensé en mai 1972 des paroles d'un de ses griots, qui lui avait affirmé en public en janvier de la même année : « tsy mbola teraka m'sié lé prezidà ny olona handimby anao » (celui qui va vous succéder n'est pas encore né). Car à force de faire miroiter des promesses payées en monnaie de singe, le vent du changement finit toujours par souffler, et quelquefois sous forme de cyclone. Car il est bien connu que celui qui sème le vent, finit par récolter la tempête. Et aujourd'hui, je ne voudrais pas être à la place de ceux qui se sont crus intelligents et fins stratèges en favorisant une mutinerie en mars 2009, et qui s'aperçoivent que le feu que le feu qu'ils ont allumé prend des proportions incontrôlables. Comme dit le proverbe chinois, « celui qui aime s'amuser à faire l'âne ne doit pas s'étonner si un jour on lui monte dessus ».
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