Vintana, Lahatra, Anjara et Maha-Olona

Publié le par Ny Marina

6 octobre 2010

tags: MadagascarVahombey

par Ndimby A.

 

Quittons pour quelques jours l’épaisseur du monde politique pour le subtil du monde culturel. Je vous invite aujourd’hui à prendre connaissance d’un texte passionnant écrit par l’artiste et sociologue Vahömbey.

Bonne lecture.

Ndimby

_______________

Introduction

L’entrée en lice de la saison du lohataona a coïncidé cette année-ci avec la phase ascensionnelle finale de l’asaramanitra. Etonnante rencontre du soleil avec la lune : une belle curiosité !

Comme une sécheresse prématurée fait des siennes dans la foulée, que présagerait donc l’adaoro – symbole du feu – s’interrogent les agriculteurs et les éleveurs du Vakinankaratra, soucieux de sauvegarder leurs biens.

Mais comment scruter indéfiniment la nature pour trouver quelque réponse aussi habitué qu’on soit à y trouver solution ?

Serait-il alors préférable, le moment étant bien indiqué pour un éveil spirituel, de se questionner sur soi en se consacrant à un parcours initiatique dans les méandres de sa propre personnalité ?

Certaines bases de la psychologie appliquées en pédagogie pourraient nous aider à nous y retrouver. Si la formule suivante vaut toujours son pesant, il y est dit :

                                    Ego

 » PERSONNALITE = ( Nature x Milieu )

Personnalité = Nature à multiplier par Milieu. Le tout, à la puissance Ego. »

Nous nous épargnerons la subtilité des explications académiques habituelles.

Orientons-nous plutôt vers une tentative d’interprétation à la malgache – ady gasy - que d’autres connaisseurs mieux avisés en la matière affineront ou réfuteront au gré de leurs propres conclusions. Nos assertions n’ont que valeur d’hypothèses, des simples sillons de réflexion pouvant se révéler utiles par les temps qui courent.

A chacun de se forger son opinion sur la question. Le conditionnel est donc de rigueur.

Commençons par examiner séparément les éléments indiqués dans la formule.

Personnalité : maha-tena ny tena

La personnalité, a priori, serait à entendre comme ce qui fait la particularité, la singularité de chacun. Ny maha-izy azy ny tsirairay. Ny maha-tena ny tena.

Nature : vintana

La Nature, en sus de tout ce qui est héritage biologique et autre importante caractéristique, serait le vintana. Ce paramètre est celui qui déterminerait l’individu en premier. Sous quel aspect la nature s’est-elle présentée au moment précis de la venue au monde d’un individu ?

Pour y apporter réponse en lisant dans le temps – fanandroana -, les connaisseurs font ordinairement appel à un registre calendaire, non-assimilable entièrement au type grégorien. Le leur se conforme souvent au cycle lunaire et de ce fait, déborde de l’arbitraire du calendrier à l’occidentale. Leur almanach, assujetti à la biorythmie, permettrait de mieux percevoir les variations de sens dont l’univers détiendrait la clef.

Entre autres énumérations pratiquées par les connaisseurs, la plus connue demeure la suivante:alahamady, adaoro, adizaoza, asorotany, alahasaty, asombola, adimizana, alakarabo, alakaosy, adijady, adalo, alohotsy.

En plus de l’année, le mois et le jour, il leur faut aussi interroger l’heure de naissance. Quoique le décompte en fonction du GMT puisse se révéler utile, les traditionnalistes se fient plus à leurs propres horaires qui sont d’ailleurs mouvantes en fonction des saisons et des régions : maneno akoho, etc.

Derrière cette élasticité apparente se tapit un système de références qui donne accès à une ramification de significations. Un peu à l’image d’un puzzle dont il faut connaître la logique sous-tendant la démarche de la construction.

Sauf qu’ici, en plus d’une acuité mentale nécessaire à toute manipulation abstraite, il faut aussi disposer d’un archivage bien conséquent d’informations d’ordre environnemental, et stellaire à défaut d’être cosmique. D’où l’existence des confréries de connaisseurs comme des querelles de clocher pour disputer la prééminence dans tel ou tel segment particulier du savoir.

Quoiqu’il en soit, l’empirisme allié à une clairvoyance correctement inspirée fournit parfois des résultats probants. Surtout quand les connaisseurs en question ont du talent. Il faut les voir aligner leurs données selon des principes de symétrie dont ils gardent jalousement le secret. Ainsi pallient-ils aux défaillances d’un procédé de calcul handicapé par le flou sur l’indication d’un instant T comme point de départ. Rarissimes sont les parents qui prennent note de la minute exacte et de la seconde précise de la naissance de leur enfant, n’est-ce pas ?

Quand l’interrogation est fort poussée, elle peut aussi porter sur les personnes qui constituent l’entourage de l’individu à sa naissance, voire sur ses géniteurs et ses aînés. Quelques fois aussi sur ses puînés et son conjoint, ou sa conjointe, quand la détermination du vintana s’effectue sur le tard.

Les connaisseurs les plus méticuleux adjoignent aux techniques du fanandroana, celles dusikidy dont le procédé divinatoire par les graines est le plus connu. Disons pour simplifier qu’il s’agit dans ce domaine d’une lecture basée sur l’espace. L’interprétation se fait en fonction du lieu de naissance et de l’endroit où aura été enseveli le placenta: coin de la maison ou de l’extérieur, village, ville, région, pays, hémisphère.

En tout cas, on pourra dire qu’il s’agit d’établir une certaine probabilité obtenue grâce à l’entrecroisement des données temporelles avec les paramètres spatiaux. Les résultats peuvent s’avérer multiples, aux connaisseurs de finaliser leur choix en fonction de leur niveau de perspicacité et de leur degré d’honnêteté.

Notons au passage que la détermination du vintana peut aujourd’hui s’informatiser convenablement.

Mais soulignons d’emblée qu’une limite raisonnable s’imposera d’elle-même dans la mesure où nulle intelligence artificielle ne peut encore concurrencer la capacité intuitive humaine.

Ainsi conçu, on serait donc à même de dire que le vintana est surtout subi et, à quelques exceptions près, très rarement choisi. Si on peut décider où naître, savoir quand relève souvent de l’aléatoire. Certains connaisseurs audacieux se hasardent à corriger le vintana d’un individu, sur le tard. Très délicat. Ce n’est presque jamais sans revers ou, à tout le moins, sans effet secondaire.

A chacun donc de tirer parti du sien, qu’il le connaisse mal ou bien. Voire, qu’il n’en sache rien. A notre connaissance, aucun vintana n’est ni bon, ni mauvais dans l’absolu. Et prétendre l’avoir fort ou faible, est également tout ce qu’il y a relatif.

Milieu : lahatra

Le Milieu constituerait pour l’individu le moule par excellence. A commencer par celui du foyer, de la famille, des communautés d’appartenance et/ou de référence, de la nation, du continent, de la planète et du plan de conscience.

C’est là que l’individu se forge son identité en fonction des modèles et des contre-modèles rencontrés. Il y découvre et assimile les règles comme les normes en fonction de l’ordre établi. De par sa volonté, il peut se positionner à son gré par rapport à ce qu’il lui est imposé comme rang.

Même si le Milieu peut s’apparenter au lahatra, l’individu a toute latitude pour s’y plier ou s’en émanciper. Il lui revient toujours, en dernier lieu, de se créer des opportunités afin de devenir ce qu’il veut être. C’est une question de volonté.

La croyance populaire assimilerait-elle le lahatra au destin ? Dès lors, serait-il jugé aussi inéluctable que la fatalité ?

Perplexe devant une telle considération, on s’arrogera le droit d’émettre quelques réserves.

Le destin est-il autre chose qu’un moyen pour atteindre la fin qu’est la destinée ? Un chemin pour parvenir à ce but ?

Il est vrai que la majeure partie de la mythologie des grandes civilisations connues oriente notre réflexion vers une probable mission prédéterminée pour chaque individu. A l’intelligence de ce dernier, dans ce cas, de renforcer son bon sens. Il doit oser s’offrir les moyens et les ressources dont il a besoin pour arriver à bon port. Et ce, malgré les aléas possibles et les épreuves imaginables qui jalonnent son chemin. Tendre vers le but ne peut que l’encourager à mieux vivre son parcours et à bien préparer son trajet.

La fatalité, en définitive, n’existera que pour celui qui y croit. Et si jamais elle lui arrive, avant de reprocher quoique ce soit au destin qui n’y serait presque pour rien, il fera mieux de remettre sa vision des choses en question. Le doute comme l’échec ne seraient inscrits nulle part dans les cellules de tout individu initialement promis à la réussite et doté de bonne volonté. Ce serait valable autant pour un individu que pour tout un pays. En l’occurrence, le nôtre aujourd’hui.

Le lahatra, finalement, n’existe que pour être dépassé. Ainsi l’individu peut-il s’améliorer tout en aidant son milieu à évoluer. Sinon on déroge à la loi fondamentale de la vie, celle du progrès. Dépérir ne débute-t-il pas par stagner ?

Jusqu’ici, nous avons vu que l’individu se développe en fonction d’un paramètre subi, levintana, et d’un autre, le lahatra qui lui ouvre des perspectives à la fois optionnelles et évolutives en fonction de son vouloir. Ce tout permet déjà d’obtenir une certaine cohérence qui laisse entrevoir le profil de tout individu.

Ego : anjara

Intervient désormais le facteur qui offre à l’individu sa véritable puissance : l’Ego dont le rôle est de lui faciliter un développement véritablement exponentiel de sa dimension humaine.

Certains penseurs assimilent l’Ego à un coffret renfermant le plus précieux trésor qui soit pour l’humain : sa propre conscience.

Nous y rajouterons, pour notre part, le libre arbitre. Là se situe la croisée des chemins pour décider quel sens donner à l’existence : Anjara.

Celui qui se satisfait du contenant s’attachera à l’égoïsme ou à l’égocentrisme. Les commentaires à ce sujet risqueraient d’être à la fois superflus et déplacés. Nous prenons le parti de ne pas nous y attarder.

Celui qui ose ouvrir le coffret pour en découvrir le contenu, aura immanquablement à replonger dans les souvenirs heureux et les résidus malheureux de son vécu afin de les assumer pour mieux les oublier en s’en débarrassant à jamais.

Les connaisseurs parleront de faire deuil du passé. Ce serait le meilleur moyen pour parvenir à demeurer constamment dans le hic et nunc, l’ici et maintenant.

C’est la première étape. Celle du pardon envers autrui et soi-même. C’est panser ses blessures, effacer ses cicatrices et se nettoyer l’intérieur afin d’asseoir en soi une meilleure stabilité au quotidien. Cette volonté de se reprendre en main annonce la naissance du mpanazary – celui qui harmonise – en l’humain.

Seconde étape : celle du don, plus particulièrement du don de soi. Le mpanazary s’équilibre en créant du bonheur autour de lui tout en nourrissant pour autrui une affectueuse attention. Certains diront empathie.

Troisième étape : celle de la purification de soi. A force de donner vie à l’amour, le mpanazarys’ouvre largement en toute quiétude sur le monde qui l’entoure. Son aura génère de la sympathie et son énergie entretient la vie. Le cœur vaillant, l’âme légère, l’esprit serein et le corps sain, il donne naissance au zana-àry en lui.

Quatrième étape : celle de la liberté. Grâce à un travail spirituel constant, le mpanazary devient lui-même zana-àry en réalisant sa fusion avec Andrianana-àry, son créateur. La chance l’accompagne, la prospérité le précède, et l’abondance est dans son sillage. S’abreuvant à la source de vie, il transcende son humanité, accède à la divinité et s’en va découvrir les secrets de l’infinie immensité.

Parvenu à ce stade ultime, le mpanazary mérite enfin son statut de Olona, humain devenu authentiquement homme, puisqu’en lui vit pleinement le Maha-Olona, le « divin en l’humain ».

Ce sera le meilleur anjara qui soit pour l’homme digne de ce nom.

Personnalité : Maha-Olona

Ainsi, la personnalité une fois vive et pleine serait à définir, a posteriori, comme le Maha-Olonafondement du maha-tena ny tena.

Ny Maha-Olona no maha-tena ny tena.

Conclusion

Pour en revenir à notre formule du début, que conclure ?

La nature ou vintana est ce qui fait l’humain vivant, olombelona.

Le Milieu ou lahatra, l’humain adulte et responsable : olombanona.

L’Ego ou anjara, l’humain sage et avisé : olonkendry.

La Personnalité ou Maha-Olona, la renaissance de l’humain, l’ Homme : Olona.

Les stoïciens pensaient déjà à leur époque : « Il y a ce qui dépend de nous, et ce qui ne dépend pas de nous. » Etablir la différence entre les deux, c’est bien. Nous occuper de ce qui est d’abord à notre portée, pour ainsi dire nous-mêmes, afin de nous préoccuper de l’univers une fois notre personnalité accomplie, c’est mieux.

Plutôt que de nous inquiéter de ce que présagerait l’adaoro, comme certains braves paysans du Vakinankaratra, commençons par nous éveiller à la vie. Gageons que l’ordonnancement de l’univers nous sera moins mystérieux et plus favorable quand nous aurons mis de l’ordre en nous-mêmes.

Pour être terre-à-terre, l’auteur de ces lignes se convainc de la vérité qui est : plus il y aura de gens de bonne volonté qui sauront profiter de la longue pause imposée par la crise actuelle pour se façonner eux-mêmes, plus vite s’instaurera la sérénité au niveau de la nation.

Ce n’est nullement faire fi des actualités nationales et de son lot de vexations, ni négliger de prendre les mesures adéquates au niveau de chacun. Surtout pas ! Au contraire !!

C’est ne voir en personne ni un ennemi, ni un adversaire, mais plutôt un partenaire. Mieux un frère. C’est soumettre en douceur toute velléité de nuire sans coup férir, ni faire périr.

C’est une question d’attitude pour éviter de faire de la réalité une adversité. C’est une posture de non-combat bien connue des moines-guerriers.

Le meilleur combat qu’on gagne, enseignent-ils, est celui qu’on n’engage jamais, ou du moins… pas inutilement.

Evitons de penser à mal tout en étant vigilants.

Soyons circonspects sans crainte, ni tension.

Laissons agir la loi fondamentale de la vie. Mettons-nous à l’unisson de son diapason. Seuls lesmpanazary, et tous sans exception, gagneront.

Patientons.

VAHöMBEY.
Mercredi 29 sept. 2010
Antsirabe – MADAGASIKARA

Notes de l’auteur 

Sources d’information:

A l’université de Toliara, ma promotion a bénéficié en anthropologie des cours de Mr RABEDIMY J. F. pour le sikidy.

Par contre, mes connaissances de base en fanandroana ont été acquises auprès des tradipraticiens de l’Alaotra, l’Androy, l’Andringitra, l’Imerina et du centre culturel malagasy de Soarano.

Je précise que cette quête personnelle a largement débordé du cadre de mes travaux universitaires. Aussi, les réserves d’usage à son endroit sont-elles de mise.

Avertissement :

Livrer les détails d’une naissance à des tiers, cf. texte principal, connaisseurs ou non, exposerait à des risques de manipulation qu’il convient d’éviter. D’ailleurs, les règles de bienséance malgache imposent de ne les divulguer qu’en cas de stricte nécessité.

Avis personnel :

Il n’est nul besoin de s’initier au fanandroana ou au sikidy pour devenir mpanazary.

Si je m’étais engagé corps et âme dans ces domaines, c’était à la fois pour satisfaire une curiosité intellectuelle légitime pour tout chercheur et assouvir un besoin personnel de quête identitaire. A mon corps défendant, par contre, d’avouer que les expériences vécues m’ont fait côtoyer des dangers trop réels qui m’enjoignent à recommander de ne pas s’y essayer.

Depuis une dizaine d’années, j’ai pris librement, au prix d’un effort soutenu, le parti de totalement abandonner mes anciennes pratiques ésotériques et d’enterrer mes accessoires hiérophaniques. J’ai fait table rase de ce passé instructif mais trop encombrant, et me suis repris en main en repartant de zéro, avec rien.

Je cultive aujourd’hui sainement mon état de mpanazary de manière à la fois simple et sobre, et m’en satisfais très agréablement.

MERCI DE VOTRE ATTENTION

Commenter cet article