Vraies colombes et faucons

Publié le par Ny Marina

Il est temps de se poser la seule question qui vaille : « How do you do Madagascar ? ». Comment se porte ce pays, après un an de crise. Car en voyant Dame Manorohanta continuer comme si de rien n’était à préparer ses élections législatives, et en entendant les apparatchiks de la transition agir et parler comme si tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, on risque de penser que la crise n’est peut être qu’une affabulation.

La Haute autorité de transition (HAT) commence à voir des scissions en son sein, la démission de Ny Hasina Andriamanjato n’étant que la partie immergée de l’iceberg. Les forces armées, déjà déstructurées par une mutinerie qui a permis à des troufions idiots de botter le derrière d’un colonel sous l’œil bovin de gradés et devant les caméras de la presse (lors de l’arrestation de Manandafy au Carlton), sont maintenant agitées de
rumeurs de corruption à très haut niveau. Les grèves se multiplient (médecins, paramédicaux etc…) ; l’inflation du panier de la ménagère est une réalité ; les fermetures d’usines textiles accroissent le chômage de façon exponentielle ; et le PDS d’Antananarivo Edgar Razafindravahy doit constater chaque jour l’impact désastreux d’une révolution populiste sur la gestion des rues de la Capitale. La poussée de la délinquance armée pousse à se demander si les forces de l’ordre sont tellement occupées à mettre les opposants et les journalistes en prison, qu’elles oublient que leur vocation est d’abord de courir après les bandits. Et enfin, la communauté internationale est à deux doigts d’appliquer des sanctions contre la HAT. Voilà des faits qui montrent que la HAT est en difficulté. Et sincèrement, on ne va pas verser une larme de compassion pour elle.

Ny Hasina Andriamanjato a donc
récemment démissionné de son poste de Vice Premier ministre chargé des affaires étrangères, officiellement pour cause de désaccord avec le Président de HAT sur la marche à suivre pour sortir le pays de la crise. Cette démission est considérée comme celle d’un des rares hâtifs modérés, qui considèrent nécessaire l’application des Accords de Maputo pour sortir de la crise. Et par extension, elle symbolise donc un aveu d’impuissance face à l’emprise de plus en plus grande sur les affaires nationales du clan des faucons, qui eux pensent que la HAT doit continuer le forcing dans son unilatéralisme, envers et contre tout et tous, et quel qu’en soit le prix.

La démission de Monsieur Andriamanjato peut certes être interprétée de plusieurs autres manières. Option 1 : vexation que Norbert Lala Ratsirahonana ait été choisi par Andry Rajoelina comme envoyé spécial dans diverses capitales ces dernières semaines pour vendre les salades de la HAT, alors que ce genre de mission devrait être dévolu au Département ministériel responsable des affaires étrangères. Option 2 : il prend le large pour avoir plus de marge en vue de la préparation des présidentielles. Option 3 : sentant que la HAT s’achemine inexorablement vers la catastrophe, et comme dit le dicton, quand le bateau coule, on sait que certains quittent le navire…

Jusque dans les dernières semaines qui le virent supplanté par Norbert Lala Ratsirahonana dans les missions de bons offices pour le compte de la HAT, Ny Hasina Andriamanjato était en proche contact avec les centres de décision, et a donc pu se rendre compte jour après jour, voyage après voyage, que l’orientation actuelle de la HAT était une cause perdue. Car la force des justifications avancées par le clan des faucons pour justifier leur unilatéralisme fond comme neige au soleil, et ne convainquent ni la communauté nationale, ni la communauté internationale. Toutes les fadaises et les foutaises ont donc démontré leur inefficacité. L’action « changement voulu par la majorité du peuple malgache pour se défaire du didy jadona (dictature) et pour avoir ilay demokrasia sy fanjakana tsara tantana tena izy (démocratie et bonne gouvernance réelle) » est en perte de vitesse à la bourse d’Antananarivo. Alors, tenter de séduire celles de Bruxelles, Washington ou Addis-Abeba relève de l’utopie.

Vision à court terme

En mettant en œuvre son coup d’Etat, Andry Rajoelina a eu une vision à très court terme. Car dans le contexte malgache, caractérisé par sa majorité silencieuse et sa classe politique versatile, la création d’un ramassis de politiciens aigris et frustrés, appuyée par quelques amitiés sonnantes et trébuchantes nouées avec des officiers, ont suffi pour imposer le putsch militaro-civil. Mais ces flibustiers de la politique ont surestimé leurs capacités dans la gestion de la suite des évènements. Les gros bras, les grandes gueules et les bidasses étaient efficaces dans la coercition par les armes, l’intimidation et les emprisonnements arbitraires, mais ils montrent leurs limites et lacunes dès qu’il s’agit de faire usage d’intelligence, de finesse de diplomatie et de stratégie. Car les grands centres de décision de politique internationale se trouvent loin de portée des kalachnikovs et autres BRDM. Et de Bruxelles à New-York, de Maputo à Addis-Abeba, les humiliations se succèdent. Rappelons pour le plaisir de jauger la classe, l'envergure politique et le sang-froid du personnage cette anecdote où Andry Rajoelina est sorti en claquant la porte de la réunion de Maputo.

On ne sait si le Président de la HAT a encore claqué des portes lors de son dernier « voyage privé » en Europe. Mais on s’aperçoit peu de temps après son retour que ses tentatives de séduction n’ont apparemment pas eu le succès escompté. Malgré une efficacité réelle sans faille des attachés de presse de la Françafrique qui l’ont envoyé brasser du vent auprès des principaux médias français, et même si
une poignée de parlementaires français (dont encore une fois l’inénarrable Jean-François Mancel) lui ont manifesté son soutien, Andry Rajoelina a été ramené à la réalité par une résolution du Parlement européen qui condamne à très juste titre sa gestion du pays. En attendant que l’Union africaine prenne position ce 15 février. Comble du folklore, on apprend par un communiqué que la HAT « a pris acte avec regret » de cette résolution européenne qu’elle qualifie d’« unilatérale ». Entendre la HAT accuser autrui d’unilatéralité, ce serait comme entendre Staline parler des droits de l’Homme ou le Pape du Kama Sutra.

Toujours est-il qu’après un an de crise et 11 mois de coup d’Etat, la méthode Andry Rajoelina a atteint ses limites, et le pays est à la croisée des chemins. Seul lui et son clan de griots continuent à s’auto-hypnotiser de leur mission divine, d’une victoire à l’usure qui se dessine face à la communauté internationale, et des élections législatives comme solution. Il faut donc qu’il fasse le choix : soit, adopter une position raisonnable et véritablement motivée par l’intérêt supérieur de la Nation, et suivre les avis des colombes. Soit, persister dans son culte aux faucons, qui vont lui faire croire que la politique autiste et nombriliste appliquée jusqu’ici aura un jour ou l’autre un résultat, tout en lui faisant miroiter les solutions alternatives comme le bois de rose pour remplir les caisses de l’Etat. J'imagine que dans les réunions de stratégie (si stratégie il y a) à Ambohitsorohitra, on doit se répéter pour s'encourager : « Minoa fotsiny ihany », avant de faire un dona kely. Les faucons ont en effet le plus à gagner d’une situation où la démocratie sera mise au pas et la communauté internationale priée d’aller voir ailleurs. C’est de tels contextes sont propices aux formes de business les plus sombres peuvent se dérouler tranquillement, à l’abri des regards indiscrets et des commentaires désobligeants.

Il est donc temps pour Rajoelina d’opérer un choix drastique, car il ne peut plus essayer de louvoyer et faire le grand écart en ménageant la chèvre et le chou, la colombe et le faucon. Mais avant de décider, qu’il n’oublie pas que la plupart des faucons n’ont pas grand-chose de faux.


Ndimby A.

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