en marge, pour une meilleure vision 2

Publié le par Ny Marina

MASIMBAVA OU LA PAROLE EFFICACE

 

Quand il suit les événements actuels à Madagascar, un observateur politique, malgache citadin occidentalisé ou surtout parfaitement étranger, risque de ne pas toujours saisir la signification profonde de ce qui peut lui apparaître comme des détails, alors que, dans la culture malgache, ils sont porteurs de sens plus qu’importants. Il me semble évident que, lorsque Andry Rajoelina donna sa bénédiction (manome tso-drano) aux manifestants pour qu’ils se rendent à la station de Télévision MBS qu’ils ont finalement incendiée, un esprit laïc n’y aura vu qu’une formule sans conséquence. Or la bénédiction, le tso-drano, est pour beaucoup une parole forte et puissante (zava-mahery). Les mots ont dans une culture orale une puissance qu’ils ont perdue dans la culture occidentale depuis le temps des Lumières. Ils ne l’ont pas perdue partout : quand le nouveau Président des Etats-Unis a prêté serment, une erreur avait été faite dans les paroles ; il a donc jugé indispensable de le refaire à nouveau, afin que personne ne puisse en contester la validité.

A Madagascar, il est un autre terme qui peut expliquer certains comportements, c’est celui de masim-bava, qui désigne toute personne dont les paroles se réalisent, c’est-à-dire dont la parole est efficace. Aujourd’hui, on attribue cette qualité aux ombiasy et souvent aux andriana. Autrefois, les souverains et seigneurs étaient réputés être masim-bava et avoir une parole efficace. Et l’on croit naïvement à l’existence de cette qualité extraordinaire qu’auraient eue et qu’auraient encore certaines personnes. Or, qu’en est-il pratiquement ?

La qualité – et les pouvoirs ? – des souverains dans leurs royaumes et celle des seigneurs (Zanak’Andriana, tompom-bodivona et tompomenakely) s’explique en fait par le fonctionnement institutionnel de l’ancien système politique. Voyons le cas des souverains du Royaume de Madagascar au 19e siècle pour lesquels on dispose d’une documentation abondante.

Il faut abandonner l’idée d’un absolutisme des souverains sur le modèle des souverains « éclairés » absolus du 18e siècle européen. Avant d’être prise, une décision faisait, outre l’entourage proche du roi ou de la reine, l’objet de la consultation des gouverneurs des provinces, des Manamboninahitra – des officiers – qui étaient en poste dans ces gouvernorats, et des Andriambaventy qui, pour la plupart, étaient originaires de la province. C’était après ce va-et-vient que la décision devenait Tenin’Andriana, c’est-à-dire Parole du Souverain et Loi du Royaume et qu’ayant abouti à une forme de consensus, elle n’était pas contestée. C’était, selon les anciens fenitra, le mode normal du fonctionnement institutionnel que l’on appelait Fanjakana iaraha-manao. Lorsqu’il arrivait qu’une décision royale pose problème dans son application, les autorités locales pouvaient trouver des modalités particulières toujours décidées collectivement. C’était ce que l’on appelait le Fanjakana enti-miera.

Quel que soit le niveau auquel une décision devait être prise, ce n’était jamais la décision d’un homme seul. Les gouverneurs de province n’étaient pas dans une position analogue à un préfet napoléonien ou à un administrateur colonial. Quand Antananarivo s’adressait à une province, sauf problème tout à fait particulier et rarissime, ce n’était jamais au seul gouverneur, mais à l’ensemble de l’équipe goubernatoriale : le gouverneur, bien évidemment, mais aussi les Manamboninahitra et les Andriambaventy de la province. Rappelons que ces derniers assuraient les offices dont ils avaient hérité de leurs prédécesseurs et continuaient à faire fonctionner les rouages de l’administration royale ou princière qui existait dans la région avant l’unification du Royaume.

Il fut, en ce siècle, un roi qui ne respecta pas le Fanjakana iaraha-manao de ses ancêtres. Ce fut Radama ii. Il avait pourtant reçu une bonne éducation de Zanak’Andriana et, à partir de 1857, avait exercé la fonction de contrôler la justice royale que lui avait confiée Ranavalona Reniny – ce qui aurait dû lui permettre de bien comprendre le détail des différentes institutions, lois et coutumes de la société malgache. Mais, sur les mauvais conseils de ses amis étrangers, il crut pouvoir décider seul, comme, par exemple, d’abolir le Fandroana en Alahamady et de créer une nouvelle fête nationale à la date anniversaire de sa naissance sur le modèle des royautés européennes. Il finit donc par être rapidement assassiné et « ne gouverna qu’à moitié » (nitondra tapany ou nanjaka tapany). Manifestement, il ne fut pas masim-bava.

Que reste-t-il de ce concept aujourd’hui ? Beaucoup de gens admettent que les ombiasy et mpanandro continuent à avoir une parole efficace. Une bonne partie du public, maintenant dans l’ignorance des coutumes ancestrales, se trouve contrainte d’aller les consulter pour toute cérémonie de mariage, de secondes funérailles (famadihana) et nombre d’autres circonstances. Ces docteurs en sciences ancestrales, plus ou moins savants comme le sont les docteurs des universités, en savent cependant suffisamment pour être de bon conseil. Les cérémonies se déroulant bien – ce qui est la norme – affermissent l’idée qu’ils sont bien masim-bava.

Dans les événements actuels, c’est, comme le tso-drano, un concept ancien – ou une croyance – qui peut d’autant plus trouver un écho chez des gens rassemblés Place de la Démocratie ou Place du 13 Mai que beaucoup d’entre eux sont toujours bien ancrés dans la société traditionnelle et dans l’antique culture de la Grande Île. D’ailleurs, Andry Rajoelina n’est-il pas donné pour avoir des ascendances andriana.

 

Ratsimatahobitsika

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article