ÉMIGRATION OU DÉSESPÉRANCE ?

Publié le par Ny Marina

Le 6 mai 2009
 
Comment vivre aujourd’hui à Madagascar, étant donné la « situation sur le terrain » ? C’est la grande question à laquelle il est difficile de répondre, car les règles du jeu ne n’ont pas encore été vraiment posées et que, comme dans tout pays totalitaire, le citoyen de base n’a droit qu’à une désinformation d’Etat. Je vais essayer de tracer un petit tableau à partir d’informations vérifiées auprès des meilleures sources, c’est-à-dire des intéressés ou de leurs proches. Encore heureux que l’on ne nous interdise pas en ce moment de circuler en ville et de converser avec les amis et connaissances.
On sait que les situations troubles sont celles qui sont propices à toutes les bassesses, à toutes les revanches et à tous les règlements de comptes. La délation, c'est-à-dire la dénonciation sans preuves pour se débarrasser d'un rival ou d'une personne que l'on hait, connaît depuis trois mois un essor tout à fait remarquable. Et, en l'absence de preuves, des expulsés auraient alors été officiellement accusés d'atteinte à la sûreté de l'Etat et de trouble à l'ordre public.
Je vais prendre l'exemple d'un homme d'affaires français qui investit ds l'île depuis une trentaine d'années et qui se vante de n'avoir jamais serré la main d'aucun des trois derniers présidents de la République. Comme ds ce milieu, on se fait d'autant plus des jaloux que l'on n'est pas malagasy ray malagasy reny, il fut accusé des pires maux et violations du droit malgache et fut l'objet d'un décret d'expulsion, ainsi que son père qui vient de temps en temps en touriste passer quelques seamines chez son fils. L'accusateur était sans doute un proche pour avoir été au courant de la vie familiale de ce Monsieur. Avec son père, il quitta Madagascar avant de recvoir son arrêté d'expulsion et fut donc ensuite l'objet d'une interdiction d'entrée sur le territoire. Mais la nouvelle avait été publiée et les blogueurs s'en donnèrent à coeur joie: les expulsés n'auraient pas été des investisseurs, ils seraient venus blanchir leur argent sale, ils corrompraient les gens, ils contrôleraient toute notre économie -- tout un tissu d'a priori et de calomnies. Sur internet, on peut constater l'existence de nouveau mpiandry. Ce sont des mpiandry politiques qui ne voient dans la France et les Français que des diables terrestres que l'on n'arrive pas à exorciser.
Son homme de confiance, une personne très proche du gouvernement, lui fit savoir qu'avec un chèque de 200.000 euros, il pourrait arranger tous les problèmes -- ce qu'il refusa de faire, car c'était contraire à ses principes.
Une fois levée l'interdiction d'entrer dans le territoire, cet homme d'affaires est donc revenu et a pu consulter les dossiers d'Ambohidahy et d'Ambohibao. Aucune des accusations ne tenait la rampe. Il aurait employé des enfants pour exploiter des pierres dures, alors qu'il n'y utilise que du gros matériel genre bulldozer. Il aurait voulu expulser une population de pêcheurs pour ne pas gêner la vue du complexe touristique qu'il envisage de créer, alors qu'il a passé des conventions avec les pêcheurs pour qu'ils continuent leurs activités qui donnent le ton de la couleur locale à son futur hôtel, etc., etc.
En fait, dans ce genre de circonstances, il est une technique assez souvent utilisée depuis le IIe République: obliger le Vazaha qui a invest à fuir le pays volontairement ou forcé, afin de récupérer son bien. Ce modèle de banditisme en col blanc et cravate, qui recourt parfois aux tribunaux, n'a pas été oublié avec le changement de régime et Ravalomanana lui-même a réglé plusieurs cas de ces victimes étrangères qui avaient fait confiance à des partenaires malintentionnés.
Mais, depuis son retour, les circonstances n'ont pas changé. Accusé auprès des capsates de faire du trafic de pierres précieuses, le même homme a reçu la visite des bérets rouges et bénéficié d'une longue perquisition au cours de laquelle ses coffres-forts ont tous été ouverts. Rien n'a été trouvé, car, respectant le droit malgache, rien ne peut lui être reproché. Il n'empêche que vivre ce genre d'événement ne procure aucun plaisir.
Autre cas: marié à une Malgache, un Français a créé une entreprise demandant beaucoup de personnel et, sans être une entreprise franche, exporte la presque totalité de sa production, source de devises pour l'Etat malgache. Sa femme ne supportant plus l'atmosphère créée par la soldatesque, va aller, accompagnée de son mari, s'installer quelques temps à l'extérieur. Ce ne sont pas les meilleures conditions pour développer les activités d'une société et maintenir ou augmenter les emplois.
les gens qui sont déjà dans la clandestinité en ce moment, ne sont pas les seuls à avoir envoyé femmes et enfants à l'extérieur. Il en est de même de beaucou d'entrepreneurs qui le font pour échapper à des prises d'otages et au racket des militaires, lesquels, disent-ils, sont vraiment très gourmands ! Une sorte de perquisition sans mandat peut entraîner la disparition de dizaines de millions de FMG destinés à la paie des ouvriers le lendemain.
 

Quel avenir la HAT va-t-elle offrir à l’économie de Madagascar ? C’est une question de la plus haute importance après ces trois mois d’inactivité, avec ces 250 entreprises qui ont fermé leurs portes et ces milliers de chômeurs qu’a créé le coup d’Etat.

Ce que l’on bien obligé de constater, c’est qu’après une première vague de nominations de « ministres » politiques, la HAT a ajouté le 17 avril une seconde génération de « ministres » plutôt techniciens. Mais on est encore loin du compte. Personne n’a été affecté dans les domaines qui restent fondamentaux dans notre économie : l’Agriculture, l’Elevage, la Pêche, le Foncier et les Domaines, ainsi que les Mines. Ces départements étaient prioritaires dans la politique de développement de Ravalomanana. Doit-on en déduire qu’ils seront sacrifiés au bénéfice d’un grand ministère de la nourriture et du Fialam-boly dans les villes ?

Malgré la proclamation de libéralisme de Rajoelina, le secteur privé reste inquiet et, comme nous l’avons vu, se demande comment se garer des voitures, ou plutôt des 4x4 du pouvoir actuel. Se réfugier à l’extérieur ? C’est possible pour la famille, mais sans possibilité d’abandonner ses biens et les entreprises qui marchaient bien précédemment. Que peut faire cet entrepreneur malgache du Nord qui n’était pas ravalomananiste, mais qui a été obligé depuis deux mois de mettre ses employés en chômage technique et dont les deux magasins de sa femme ont été pillés et brûlés ? Il ne lui reste pas encore la désespérance, mais un optimisme anéanti par le constat de toute une vie de risque et de travail qui a été détruite.

Rester donc sur place et, comme beaucoup de fonctionnaires, faire le mort ? Mais les fonctionnaires peuvent se contenter d’attendre la fin du mois. Miandry fanjava, dit-on. L’entrepreneur, quant à lui, ne recevra pas de traitement versé par l’Etat à la fin du mois. Il est invité à une manifestation officielle, mais il se demande s'il va par sa seule présence cautionner un pouvoir de fait dont il ne connaît pas la durabilité et la stabilité nécessaire à son entreprise. Il ne peut pas, comme Montaigne devant l’épidémie de peste à Bordeaux, se satisfaire de se retirer dans son château à la campagne.

Parmi les nouvelles, on lui annonce la venue d’investisseurs saoudiens avec la promesse de deux milliards de dollars à investir. La délégation saoudienne compte, entre autres, s’attaquer aux marchés du secteur agroalimentaire jusque-là dominé par le groupe Tiko et fournir à Madagascar des PPN à des prix défiant toute concurrence. Sans doute peuvent-ils rapidement diriger vers la Grande Île des bateaux-entrepôts déjà chargés qui attendent dans un coin des mers l’ordre de venir décharger ici ou là.

Si effectivement, les Saoudiens nous procurent dur riz à 500 ariary le kg, ça sera la ruine des paysans malgaches. Et comme les déserts d’Arabie saoudite n’en produisent pas – ce n’est pas de leur faute, on ne va pas le leur reprocher –, ce sera du riz acheté sur le marché international et donc du riz qui sera vendu à prix cassé, selon un dumping que la plupart des Etats interdisent. S’ils le font quand même, ce sera pour faire chuter la production rizicole tant encouragée par Ravalomanana et mettre le pays à leur entière disposition.

La politique des voyous de la HAT – reconnaissons qu’ils ne le sont pas tous – pourrait être : « Merci aux Saoudiens de nous aider à casser Tiko et cet horrible tyran malgache de Ravalomanana. Nous sommes prêts à vous donner toutes les licences possibles. Nous avons déjà cassé l’appareil de production agro-alimentaire de Tiko. Pour définitivement casser Ravalomanana, nous sommes prêts à vous vendre ses établissements, ou ce qu’il en reste, quand ils seront mis en vente. La route est libre devant vous ». Quoi qu’il en soit, les observateurs se tromperaient s'ils croyaient à un conte des Mille et une nuits où demain, on obtiendrait tout et le reste. Cela risque d’être comme chez le coiffeur où, demain, l’on rasera gratis.

Au cocktail qui mit fin à la rencontre avec les investisseurs saoudiens, on attendait la signature d’un accord entre la délégation arabe et la HAT. L’accord a été reporté. Mais l’on se demande si un accord n’aurait pas quand même été signé en catimini. Il pourrait bien alors s’agir de financements parallèles.

L’on n’a pas vu beaucoup d’entrepreneurs nationaux se précipiter à la rencontre de ces visiteurs. Avec la multiplication des mosquées ces dernières décennies, serait-ce la crainte que l’on s’achemine vers une République islamique de Madagascar ? C’est une crainte que l’on trouve même exprimée chez les blogueurs les plus francophobes.

*

Malheureux bénéficiaires d’une politique de désinformation dans les médias gouvernementaux, il faut de l’esprit critique et du temps pour démêler le vrai du faux. Dans la guerre des fausses nouvelles, il a fallu du temps pour qu’il soit avéré que Ravalomanana ne demandait pas l’asile politique en Afrique du Sud. Rajoelina invité à l’Onu par Ban-ki Moon selon la Gazette de la Grande Île, ne serait-ce pas un autre bobard ? Très peu de nos journalistes faisant de véritables investigations, il n’est pas inutile que je rapporte ici, venant là aussi des meilleures sources, quelques faits qui donnent à penser, car les langues se délient sur des sujets concernant Ravalomanana et plus ou moins considérés comme ne devant pas apparaître sur la place publique.

Et d’abord en économie, ce qui apparaît comme des critiques ou des regrets selon la personne qui connaît le dossier.

Ravalomanana a construit à Vodiala un magnifique outil industriel sans équivalent dans toute l’île. Pour la première campagne, il emprunta 100 milliards de Fmg à une société financière malgache. Rien que de normal jusque là, mais il oublia de rembourser l’emprunt une fois la campagne finie. Puis il voulut à nouveau emprunter pour la campagne suivante. Le directeur du fonds d’investissement, brillant élève d’une grande école française, refusant de déroger aux règles d’une bonne gouvernance de la finance, fut bien triste mais tout autant content d’être remercié ou contraint à la démission. Et l’emprunt put se poursuivre.

Pour aider le développement du secteur privé, un fonds de 6.500.000 US $ prêtés à taux zéro fut accordé à Madagascar. Ravalomanana en prit une partie pour ses affaires – ce qui était normal – et ne laissa que 500.000 US $ au reste du secteur privé – ce qui fut mal compris par ce grand reste.

Enfin deux mots sur le projet de l’abattoir, qui devait ouvrir à Madagascar le marché international de la viande bovine, qui a fait couler beaucoup d’encre et fut l’objet d’une guéguerre avec Rajoelina, maire d’Antananarivo. Ravalomanana est en règle avec les Domaines. Il a bien acheté les rizières à 25.000 Fmg le m² ; selon les opérateurs travaillant le long de la route-digue, le m² y vaut 250.000 Fmg. Le litige porterait sur les remblais qui, quels qu’ils soient, chagrinent tant Vanf. Les remblais furent faits par l’Etat et sont estimés à quelque 6 milliards de FMG.

Nous en terminerons avec le type de gouvernance du Président. Un ami de Ravalomanana et tout autant proche de Ny Hasina, suivait de très près, il y a déjà une éternité, les négociations du Hintsy. Il constata que le Président avait encore alors toutes les cartes dans la main, mais qu’il mit du temps à comprendre et ne prit les bonnes décisions qu’un peu trop tard. Dans ce jeu d’échecs qui était alors joué, il eut toujours un coup de retard. Autrefois et traditionnellement, on apprenait aux Zanak’Andriana à jouer au fanorona ou aux échecs – en pays tanala, le jeu d’échecs était appelé samantsy –, afin de les entraîner au jeu politique qui impose au joueur de toujours prévoir et les conséquences des décisions qu’il prend et les réactions de l’adversaire.

Ravalomanana n’avait peut-être pas appris à jouer aux échecs et ne s’était vraiment formé qu’à la pratique du Monopoly. Un Andriamanjaka autrefois s’entourait toujours de conseillers et de conseillères – je tiens à préciser en français les genres, car la langue malgache ne distinguant pas habituellement les deux sexes, les historiens qui furent des hommes, ne traduisaient mpanolo-tsaina que par un masculin – de conseillers et de conseillères, disais-je, qui avaient toute liberté de parole. Aucune décision n’était promulguée sans un consensus de ce Conseil royal. Le dernier Président de la République n’avait pas cette haute et grande culture. En avait-il d’ailleurs ? Il faut poser la question à Eva Joly, norvégienne et française, qui vint le conseiller dans sa lutte contre la corruption.

Pour comprendre Ravalomanana, son succès électoral en 2001 et son échec en 2009, il faut faire appel à sa part d’identité chrétienne. S'il fut élu en 2001 et s'il obtint des voix dans l’ensemble de l’île, c’est parce qu’il n’avait aucune des qualités de ses prédécesseurs. Ses électeurs les plus nombreux – je ne parle pas des citadins occidentalisés et francisés –, ses électeurs les plus nombreux donc, échaudés par les modèles politiques importés (social-démocratie, socialisme marxiste…), espéraient qu’avec lui serait établi un modèle de gouvernement selon la tradition malgache. C’est ce qu’ils avaient espéré un moment en 1975 avec Richard Ratsimandrava.

D’expérience, Ravalomanana avait connaissance d’une part de la culture malgache majoritaire dans la campagne. Mais sa part d’identité chrétienne – de pollution chrétienne, disent certains de mes interlocuteurs – prit le dessus dès le départ. Vice-président de l’Eglise de Jésus-Christ à Madagascar, il fut un homme d’Eglise et combattit une scission de la Fjkm, qui créa la Fpvm, la Fiangonana Protestanta Vaovao eto Madagasikara ou Nouvelle Eglise Protestante de Madagascar. L’Etat étant propriétaire des bâtiments de culte, il pouvait les leur interdire pour raison d’ordre public. Ce qu’il fit. Peut-être croyait-il qu’il ne s’agissait que d’une sorte de petite secte dissidente, mais la force de courant était telle que quand la HAT décida de l’autoriser à reprendre ses anciens lieux de culte, un service de la Fpvm a réuni plus de 50.000 personnes dans le stade de Mahamasina !

Il n’avait pas compris non plus que tous ces cultes en début de réunion ne froissaient pas ses seuls adversaires, mais beaucoup de ses proches. S'il avait fait beaucoup de gestes pour son Eglise et les autres Eglises institutionnelles (catholicisme, anglicanisme, luthéranisme), il n’en eut aucun pour la moitié de la population malgache qui reste attachée à la religion traditionnelle.

Bourgeois protestant conquérant et sans avoir lu ni Fénelon ni Bossuet, il se considérait comme l’Elu de Dieu et son ministre sur la terre. C’est à Lui seul qu’il avait à rendre des comptes. Il n’a pas compris qu’il devait agir avec des hommes. Il a oublié le fihavanana qui maintient ensemble les différentes communautés malgaches et leur permet de vivre. Il n’a pas su faire revivre ni dans son entourage proche ni dans la nation le miara-manao – ce qu’on appelait le fanjakana iaraha-manao sous la royauté.

Il avait donné un projet d’avenir à la nation, adversaires et critiques ne sachant, quant à eux, que proposer, si ce n’est demander des postes politiques. Quel projet d’avenir nous offre-t-on aujourd’hui ? Je n’en vois encore rien, sauf une esquisse de dictature militaire qui n’a aucun ordre à recevoir d’une autorité civile, un régime orwellien où, après promotion, Grand Frère s’appellerait Charles.
Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article