RÉPRESSION ET RÉSISTANCE

Publié le par Ny Marina

Le 11 mai 2009 

La grande nouvelle de la journée d’avant-hier, on la trouve dans le discours de l’ambassadeur Jean-Claude Boidin pour la journée de l’Europe. L’observateur remarque que le protocole avait bien changé, si on le compare à celui des années précédentes. Antérieurement, le représentant de l’Europe faisait son discours sur l’estrade avec le gouvernement malgache dans son dos et le corps diplomatique face à lui sur le parquet, comme on dirait dans la justice. Aujourd’hui, le tribunal était disposé bien différemment. Les juges – c’est-à-dire l’ensemble du corps diplomatique – disposés sur l’estrade derrière Jean-Claude Boidin faisaient face à un parquet où étaient les prévenus – ministres et membres de la Hat – et le public des invités. Sans robe rouge, le président du tribunal calmement mais fermement a rendu, dans ces « circonstances si particulières », le jugement de l’Union Européenne soutenu par la communauté internationale.

« Avec tristesse, les Européens apprennent […] que Madagascar est dans tous ses états, et que le pays flotte depuis plusieurs semaines dans un brouillard institutionnel et juridique.

« Lorsqu’on émet des mandats sans arrestation, et qu’on procède à des arrestations sans mandat, lorsque les élus cèdent la place à des autorités de circonstance, lorsque les ordonnances remplacent les lois, lorsque les fonctionnaires ne savent plus à quel ministre répondre, et que chaque camp rêve de confisquer les moyens de communication de l’autre, il n’existe plus d’ordre social ni de repère auquel les citoyens puissent se référer ; il n’y a plus d’état de droit, et plus beaucoup d’Etat tout court.

« … Tout comme vous, nous nous inquiétons de voir perdurer et se raidir le conflit, quand il faudrait du dialogue ; de voir les rivalités de personnes prendre le pas sur les débats d’idées, les dénonciations du passé l’emporter sur les propositions d’avenir. »

Puis, plus loin : « Chaque atteinte aux libertés, chaque dérapage influence négativement la perception de vos partenaires. Une transition, ce n’est pas seulement un rêve de terre promise de l’autre côté du pont; c’est d’abord la façon dont chacun franchit le pont et se comporte pendant le changement. »

Jean-Claude Boidin a évoqué la visite qu’il vient de faire « incognito », dit-il, à Ambatofinandrahana où il a constaté « l’atmosphère d’harmonie et d’entente qui existe entre les élus et la population, entre le maire, ses conseillers communaux, l’adjoint au chef de district et les ray-amand-reny du lieu, tous rassemblés pour le lancement du nouveau chantier ». Il faut bien comprendre que les élus, les nommés et les fonctionnaires ici réunis étaient tous des gens en poste sous Ravalomanana !

Et comparant Antananarivo et Ambatofinandrahana : « Quand Tana se disperse en luttes de pouvoir, les gens d’Ambatofinandrahana creusent le sillon du développement et bâtissent sur le consensus social. Voilà une source d’inspiration pour nous tous ».

Retenons pour finir parmi les dernières paroles de l’ambassadeur : « Le développement requiert d’abord le respect de l’Homme dans sa dignité, et une attention constante à la justice et à l’équité sociale. C’est sans doute une des leçons du passé récent. C’est surtout une leçon pour l’avenir ». Au vu des arrestations opérées au Carlton, le commandant Charles n’est pas un bel exemple du « respect de l’Homme dans sa dignité », il serait même le parfait exemple de sa violation.

Pour la télévision malgache, Ny Hasina Andriamanjato a diplomatiquement constaté que c’était « un discours de circonstances ». Sans doute, mais dans des « circonstances si particulières ».

*

Voilà un beau discours et jugement qui devrait donner à réfléchir à tous nos « Hâtifs » qui squattent à Antananarivo et ailleurs, et à tous ceux qui envisageraient de squatter eux aussi. Que vont faire les capsates ? Nous n’en avons vu aucun dans l’assistance, mais vont-ils, comme dans tout régime totalitaire qui se respecte, interdire la libre circulation des diplomates dans toute l’île ? Fouiller leurs voitures, comme Mugabe en a donné l’exemple au Zimbabwe ? Et, pourquoi pas, « réquisitionner » leurs beaux 4*4 ?

On pouvait se demander comment La Vérité-sic allait réagir. Elle a déjà taxé d’« ingérence dans les affaires intérieures » les propos de Niels Marquardt et est devenue la maîtresse à penser de Pointe de sagaie qui vient de développer cette « idée » dans sa tournée dans le Menabe. Allait-elle en dire autant du discours de Boidin ? Non, elle en a fait une lecture qui a censuré les propos retenus ci-dessus et n’y voit qu’un pas sur la voie de l’approbation de la HAT par l’Union Européenne. Elle constate toutefois que « même présent sur le lieu, l’actuel ministre de la Transition Ny Hasina Andriamanjato n’a pas pu prononcer son discours ». Curieusement, elle n’en donne pas l’explication. Tout est possible, mais tout est mensonge positif ou par omission, sauf à penser que la passion anti-ravalomananiste l’aveugle totalement, lui fait prendre des lanternes pour des vessies et l’oblige à constamment chaudronner.

Quoi qu’il en soit, avec le discours de Boidin, çà doit carburer dans ce que nos « Hâtifs » ont de cerveau. Je ne parle pas de Zazah Ramandimbiarison qui, en toute connaissance de cause, avait refusé et le poste de Premier Ministre et celui de ministre de l’économie. Quant à Benja Razafimahaleo, il doit être au charbon. Quand il a été nommé, les banquiers de la place avaient plus que des doutes sur ses compétences… Jusqu’ici, il n’a rien fait pour les faire changer d’avis.

Autre souci de la Hat, Zafy Albert s’allie à Pierrot Rajaonarivalo. La HAT ne montre aucune cohérence. Elle doit maintenant d’autant plus redouter d’autres assauts que l’on ne sait si le pouvoir réel est à Ambohitsorohitra ou à Ambohibao entre les mains et les kalachs de la CNME, la Commission nationale mixte d’enquêtes, véritable siège du pouvoir de la junte militaire. Les mutins ne sont pas très nombreux, nous l’avons déjà vu. Entre deux cents et trois cent cinquante hommes selon les milieux bien informés. A quoi il faut ajouter – à moins qu’ils ne soient déjà compris dans ce nombre – la garde prétorienne de Roindefo et les milices du « général » ou « caporal » Barbe-Blanche.

Si peu nombreux et se sentant si faibles toutefois que l’autre vendredi, lorsque les femmes légalistes se rendaient chez le Nonce pour entendre les propos que l’on sait, les capsates qui voulaient faire barrage devant ces dangereuses dames, essayaient de rameuter ceux de leurs camarades qui perquisitionnaient le domicile d’un particulier habitant la lointaine banlieue. Si peu nombreux également que l’on a appris qu’une petite troupe de vingt mercenaires recrutés en Afrique du Sud – par le colonel Laza ? – et payés par la HAT doivent venir faire du nettoyage pendant un mois dans l’ancien entourage de Ravalomanana. Si peu nombreux encore qu’ils essaient de mettre fin à la résistance par des menaces non seulement d’arrestation et de tortures, mais aussi des menaces de mort.

Les paroles du commandant Charles Andrianasoavina sont explicites : « Je veux tenir Raveloson Constant entre mes deux mains. […] Il aura chaud quand on l’aura […] Nous l’aurons tôt ou tard […] Il subira pire que les colonels Théophile et Zakabe […] mes mains sont propres jusqu’ici. Je n’ai tué personne. C’est par Raveloson Constant qu’elles seront salies. » Des paroles si explicites que Constant Raveloson a déposé auprès du Procureur de la République le 4 mai une plainte de réserve contre le Cdt Charles A. et la HAT, qui a été transmise à l’Antenne opérationnelle du Groupe de contact, à toutes les ambassades et représentations diplomatiques, à toutes les organisations de défense des Droits Humains, et à tous les médias. Ledit commandant Charles n’est pas seul. Selon Midi-Madagascar, un adjudant capsate va plus loin dans ses révélations : « Quand nous agissons, personne ne peut nous empêcher ni nous donner des ordres, même le président de la HAT Andry Rajoelina ». Voilà le véritable pouvoir. Ny Hasina Andriamanjato, « ministre » des Affaires étrangères, a, quant à lui, déjà eu beaucoup de mal à faire sortir l’un de ses collaborateurs des griffes de l’équipe d’Ambohibao !

Nous avons déjà vu ensemble l’arrestation du Carlton. D’autres ont suivi, sans compter les destructions des installations des médias qui résistent. Evariste Ramanantsoavina, journaliste à Radio Mada (radio tendance légaliste) a été arrêté et interné à Antanimora. Le 8 mai, le Dr Jaurès Rabemanantena, surpris à préparer des tracts, a été arrêté, accusé d’atteinte à la sûreté de l’Etat et interné à Antanimora : il n’avait pas pris la précaution d’effacer de son ordinateur portable les textes incriminés. « La liste est encore susceptible de s’allonger », a indiqué un autre colonel, le colonel Jules Rabe, directeur d’investigation de la CNME.

Et quand, dans leurs perquisitions, ils n’ont personne à arrêter ou pas d’otages à emmener comme ils le firent chez des parents de Constant Raveloson, ils arrêtent les gros 4*4. Perquisitionnant à Ambohibao dans une famille Raveloson, qui n’a aucun lien de parenté avec Constant mais qui avait une Hummer, ils ont donc arrêté la voiture et l’ont emmenée. L’on n’a pas encore appris qu’elle ait été inculpée d’atteinte à la sûreté de l’Etat et internée à Antanimora.

Par une déclaration officielle déjà ancienne, nous avions su que nombre de membres de la garde présidentielle n’avaient pas rejoint leurs casernes. Aucune autre déclaration jusqu’ici ne permet de savoir où le « ministre » non de l’armée ni de la défense nationale mais des « forces armées » – la différence est de taille – en est de la réalisation de l’unité de l’armée. Les différents Raveloson ne sont pas les seuls. Tel ancien ministre légaliste, par exemple, a vu sa maison pillée et, je crois, brûlée. Il a été obligé de se réfugier dans une clandestinité aléatoire.

A la terrasse d’un café, j’ai entendu l’autre jour – les gens ne sont pas prudents – une conversation où, dans l’attente de sanctions individuelles décidées par les organisations internationales selon des principes qui ont été déjà appliqués dans d’autres situations analogues en Afrique, ces quidam se demandaient si Manandafy et les colonels du Carlton n’avaient pas d’enfants en France ou en Belgique pour porter plainte devant une juridiction européenne pour tortures, etc. Les photos prises alors et les déclarations du chef de la Cnme devraient suffire à débuter les actions et à obtenir de premiers mandats d’arrêt internationaux. Pour eux, c’était combattre la HAT et ses tontons macoutes qui ont rabaissé Madagascar plus bas que le Haïti des Duvalier.

Dernier petit fait vrai, comme les aimait Stendhal : Sandra, une des membres du comité d’organisation des manifestations des femmes légalistes, a tout raconté – « cafté », me dit-on – à son tonton, général rallié dans un ministère. Les capsates ont tout de suite procédé à la mise en œuvre de l’intimidation : un camion bourré d’hommes en uniformes s’est longuement arrêté le soir, à onze heures, devant la maison de l’une d’entre elles, qui avait été très active et souvent porte-parole. Ils ont fait beaucoup de tapage, laissant craindre une perquisition ou une arrestation. La dame, qui n’était pas là, l’a appris le lendemain. Depuis, elle s’est mise au vert, mais un vert qui ne l’empêche pas d’agir. L’intimidation l’a poussée à la prudence, mais n’a pas réussi à la faire taire et à se retirer dans une cellule monacale toujours préférable à Antanimora ou Ambatolampy.

Vous me permettrez d’arrêter ici mes propos sur la répression. Le site Ny Marina vient de publier ce 10 mai une excellente synthèse, « Politique de la table rase ? », qui a manifestement été écrit par quelqu'un qui vit la situation de l’intérieur – ce qui n’est pas le cas de l’observateur que je suis. Est ainsi justifié ce qui pourrait devenir le nouveau slogan d’Air-Madagascar : « Madagascar – venez apprécier sa junte cinq étoiles dernière née au monde », car lorsque seront épuisés les avoirs des possédants de ce pays, les capsates auront besoin de nouvelles proies : ce sera alors le tour des touristes qui, aimablement, sauront sortir leurs bourses.

*

Arrestations, intimidations, sévices de tous ordres, rien manifestement ne pourra arrêter la recherche et le besoin de liberté. L’autre jour, Un bon millier de femmes légalistes ont défilé autour du parc d’Ambohijatovo gardé par la soldatesque. Elles étaient les mains attachées avec une ficelle et du scotch sur la bouche, pour montrer qu’elles n’étaient pas libres. Ce mouvement pense déjà à adapter un chant célèbre datant de la deuxième guerre mondiale. D’une Résistance à une autre, ce pourrait être quelque chose comme :

Amie, entends-tu le vol sourd des capsates sur nos villes ?

Amie, entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne ?

Demain les capsates tout penauds rentreront en caserne,

Chantez, mes compagnes, tous les jours la Liberté nous écoute...

Ici chacune sait ce qu’elle veut, ce qu’elle fait quand elle marche.

Amie, si t’es prise, une amie sort de l’ombre à ta place.

Amie, entends-tu les menaces des capsates sur nos têtes ?

Amie, entends-tu le bruit lourd des 4x4 dans nos rues ?

Oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh...

Autre résistance visible, le refus des nominations nouvelles. Les populations des communes de Tanjombato, Arivonimamo et Antsirabe se sont opposées à l’installation de nouveaux maires, et à Antananarivo, la HAT n’arrive pas à imposer la presque totalité de ses chefs de fokontany : à Alarobia Amboniloha, les militaires et les quatre nouveaux chefs de fokontany ont dû faire demi-tour. Les personnels du ministère de l’Education Nationale refusent l’abandon de la réforme et menacent de faire grève. Les photographes ont créé un Collectif des photographes légalistes. Le jeudi 30 avril, aucun téléphone ne fonctionnait au Ministère de l’Intérieur. Etc., etc. Et de nombreux symptômes donnent bien à penser qu’il est une autre résistance qui s’organise dans l’ombre. Qu’en sera-t-il de nos évêques légalistes ? Tandis que l’archevêque d’Antananarivo papotait à la réception de l’Union Européenne, vont-ils renoncer à leurs soutanes pour leurs vêtements civils et entrer, eux aussi, dans la clandestinité ?

*

Il n’y a guère que Rossy qui tire son épingle du jeu. Il chante « Avelao ho avy izay ho avy », « Laissez faire ce qui peut arriver ».
En uniforme militaire, il s’est attribué les cinq boutons de colonel sur les épaules.
Succomberait-il au charme des colonels mutins ? Malgré toute l’estime que l’on peut avoir pour lui, il n’en reste pas moins qu’il a souvent pris les mauvaises décisions au mauvais moment. Dommage !

Il nous semble que dans une interview, il a annoncé lors de son concert à Antsonjombe qu'il y aurait une série de carnaval qui n'aurait rien à envier au Brésil à travers tout le pays. Est-ce le carnaval en question qui est en cours actuellement ? A moins qu'il ne s'agisse en fait d'un grand cirque... en tous cas ça sent le fauve.
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