LE RAY AMAN-DRENY ET LE JEUNOT

Publié le par Ny Marina

Le 05 octobre 2009

 

LE RAY AMAN-DRENY ET LE JEUNOT

 

 

Il est une question dont on discute sur la place publique, c’est celle des conditions d’âge pour le droit de voter et pour présenter sa candidature à la fonction de Président de la République. Depuis le rajeunissement de la majorité, le droit de voter est acquis à partir de 18 ans et, dans notre dernière constitution, un Président de la République devait au moins avoir quarante ans. Or, nous sommes frappés d’une épidémie, voire même plus largement d’une pandémie, de jeunisme. Les jeunes représenteraient l’innovation, que dis-je, les innombrables innovations dont notre monde a besoin pour se sortir des difficultés actuelles. L’avenir, notre avenir, serait aux jeunes. La première question qui m’inquiète, c’est que les jeunes vieillissent et que l’on ne me dit pas encore à partir de quel âge il faut les réformer du service actif et les remplacer. Jeuniste, la nouvelle constitution devrait aussi le prévoir.

« Essayons donc de réfléchir un moment », comme l’a dit un jour dans un accès de sincérité Georges Marchais après avoir déjà péroré idéologie pendant plus d’une heure. C’était à Tsimbazaza du temps de la Révolution rose et de la Deuxième République, dans cet amphithéâtre rectangulaire que la presse malgache persiste à affubler du nom d’« hémicycle », persuadée sans doute que c’est par ce nom que la langue française désigne toute salle où se réunit une assemblée nationale.

Essayons donc nous aussi de réfléchir un moment en nous référant à l’histoire malgache, puis aux événements actuels et enfin à la culture du pays que l’on oublie trop souvent.

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Le passé nous enseigne qu’il n’y avait pas d’âge pour devenir Andriamanjaka Andriamanikitamaso, avec ses deux sortes de pouvoirs : celui d’être le souverain qui règne sur ce monde terrestre et la société des hommes (Andriamanjaka), et celui du « Dieu que voient les yeux » et qui gouverne avec le Dieu suprême et les ancêtres (Andriamanikitamaso). C’est à ce second pouvoir qu’il était fait appel, quand la justice royale ne pouvait satisfaire les justiciables. Les hommes pouvaient alors demander à subir l’ordalie du tanguin que seul l’Andriamanikitamaso pouvait accorder. En Europe, l’ordalie était appelée le « jugement de Dieu », c’est ce qu’elle était aussi à Madagascar. Mais s’il n’y a pas d’âge pour devenir roi, c’est aussi que l’on estimait que toute personne qui en arrivait à exercer un fanjakana devenait une vieille personne, quel que soit son âge biologique. De plus, l’éducation des souverains leur avait appris à respecter les institutions et les principes fondamentaux du système politique, à écouter aussi les conseillers du royaume. Il en était de même en Europe, pensons à l’âge où Louis xiv en vint à régner.

Le 19e siècle malgache nous offre l’exemple de Radama ii, qui avait à peine dépassé la trentaine, mais qui se crut investi du pouvoir de tout changer et de ne suivre que ses jeunes conseillers menamaso. Il abolit le Fandroana pour lutter contre la superstition, fit cadeau à ses amis étrangers de droits régaliens indisponibles et finalement, sur le mode de l’Europe, autorisa les duels pour résoudre les conflits. Toutes autant innovantes, ces décisions provoquèrent son élimination.

Le 20e siècle malgache nous offre l’exemple de Didier Ratsiraka. Les révolutionnaires vantèrent sa jeunesse, quand il devint chef de l’Etat. Né le 4 novembre 1936, il avait trente-neuf ans. On sait ce qu’il en advint. Alors que Madagascar avait toujours géré ses finances en bon père de famille, il déclara en 1978 vouloir « s’en donner à cœur joie », se lança dans de grandes dépenses pour ses éléphants blancs et donc dans de grandes dettes. Ne pouvant plus vendre des gens, puisque la traite des esclaves était déjà interdite par la communauté internationale – déjà elle –, il réussit le tour de force à vendre le travail à venir des Malgaches en les maintenant en quelque sorte enfermés dans leur île : c’était chez eux que ces esclaves modernes devaient librement travailler pour rembourser les inépuisables et inremboursables dettes de leur chère Eminence. Ses thuriféraires voulurent même faire croire qu’il avait obtenu le prix Nobel de biologie pour avoir réussi l’hybridation de la carpe et du zébu, puisqu’il avait réussi à faire des Malgaches des êtres aussi muets qu’une carpe et aussi travailleurs qu’un zébu. Avec un peu de recul, quand la Révolution rose s’est flétrie, on s’est rendu compte que ces admirables innovations, si vantées par les médias du Nord, n’étaient pas si admirables que ça. Et que le pouvoir d’achat du Malgache de base avait été diminué de 75%. Personne ne s’est plaint qu’il n’ait pas fait mieux.

Le passé n’est vraiment pas favorable au jeunisme. Sans doute parce qu’il reste pris dans les rets de l’ancienne gérontocratie qui continue à gouverner nos esprits.

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Si l’on essaie maintenant de tirer les leçons des événements actuels, on peut aller plus vite. L’on voit, d’une part, que Rajoelina conserve toutes ses ambitions sans avoir encore compris ce que signifie donner sa parole et respecter sa signature au bas d’une convention négociée. D’autre part, trois hommes, Ravalomanana, presque 60 ans, Ratsiraka, presque 73 ans à ce jour, et Zafy, 82 ans depuis le 1er mai, tous anciens chefs d’Etat qui ont fini par mettre leur mouchoir sur leur ego en totalité ou en partie. Ratsiraka a oublié son utopie socialiste de jeunesse à laquelle il n’a jamais vraiment cru. Albert Zafy, reste toujours démocrate malgré ses préférences dites « côtières » qui lui ont tant fait de mal dans le passé. Ravalomanana enfin a fini par comprendre qu’il n’était ni l’envoyé sur terre du Dieu du développement, ni même simplement le ministre d’un Dieu presque œcuménique, et qui en est venu à seulement vouloir restaurer son terrestre Magro.

Face à ces trois hommes, déjà ray aman-dreny ou en voie de le devenir, qui ont comme oublié les humiliations, vexations, affronts et insultes subies dans leur vie politique, l’arrogance d’un jeunot et la passion intéressée de ses partisans ne font pas le poids s’agissant tant de la prise en considération de l’intérêt de la majorité du peuple que des remèdes à apporter aux multiples embarras, troubles et désordres. Même les jeunes en sont victimes. A l’exemple d’Honorat, cet artiste trentenaire que les bons critiques pensaient être un des grands peintres des années à venir. Une bande de malfrats a investi sa maison où se trouvait sa mère, sa femme étant, selon la tradition, partie accoucher dans sa famille. Ils lui demandent tout l’argent d’Honorat. Elle n’en a pas. Peu importe, ils décident d’attendre le retour du peintre. Quand celui-ci arrive, même question. Il n’en a pas. Ils décident d’emmener l’artiste avec eux. On retrouva son corps, délesté des 20.000 ariary (soit moins de 7 euros) qu’il avait sur lui. Sous le fanjakan’Ijoelina, la vie d’un artiste ne vaut pas cher. Serait-ce aujourd’hui le prix de la vie d’un jeune ?

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Il nous reste à interroger la culture malgache. Manoro Régis estime être une « pure provocation » ce que font Rajoelina et ceux qui le suivent. Or, la provocation et l’anticonformisme sont caractéristiques du comportement traditionnel des jeunes à Madagascar. Ce caractère n’a que rarement été mis en évidence. Il faut donc l’expliquer.

Il y a quarante ans, une anthropologue consacrant sa recherche à la littérature orale rend visite à une vieille dame de la campagne qu’on lui avait indiquée comme une excellente connaisseuse des hainteny – ce genre littéraire analogue aux pantun malais et appartenant à la littérature érotique que les missionnaires avaient censurée, quand ils en avaient compris le sens et l’usage. La dame, une honorable sexagénaire, lui dit tout ignorer du sujet. Il fallut une longue négociation pour qu’enfin, le bonne dame consentît à en dire, après toutefois avoir posé la condition de ne pas révéler que c’était elle qui les avait dits.

Le fait n’était pas uniquement merina, mais commun à la culture malgache. Il lui fut confirmé pour le pays bara, toujours dans les années 60, par Paul Be, pasteur et professeur de malgache à Ihosy. Elle le vérifia pour le filan’ampela du pays sakalava qu’avait présenté Jean-Claude Hébert. Les formules que les jeunes utilisent entre eux pour saluer tout éternuement sont bien l’illustration de cet anticonformisme dans toute l’île. La forme la plus brutale entendue est celle par lequel un jeune, au lieu d’utiliser le velona « vivant » de la norme habituelle, fait le souhait maty « mort ». Ce comportement des jeunes est communément admis, comme on le voit dans de nombreux doany où l’on vient invoquer Rakotomaditra, le jeune prince têtu et obstiné. Il y a quarante ans, on racontait au doany qui domine Arivonimamo que ce jeune prince avait tendu une corde de soie (landy) entre ce sommet et Antongona et qu’il avait obligé certains de ses sujets à rejoindre Antongona par ce moyen !

Un dernier petit fait vrai, tout aussi significatif : l’un de mes amis, marié et père de famille, consacrait une part de son salaire et tous ses ouiquendes à une cure alcoolisée. Le rencontrant un samedi, je m’étonnais qu’il ait l’esprit clair. Je lui en demandais la raison. « Efa lehibe aho ». « Je suis grand maintenant ». Il venait d’avoir quarante ans et d’entrer dans une vie menée selon les bonnes normes de ceux qui aspirent à devenir de vrais chefs de famille et, plus tard, des ray aman-dreny.

Dans notre société marquée par une forte fracture culturelle entre ceux dont la culture et la vie sont réglées par les conceptions malgaches et ceux dont la culture est à dominante occidentale, il est évidemment difficile de savoir à quel ensemble appartient vraiment un disc-jockey fasciné par HOLLYWOOD et les modèles que mondialise le Nord. Mais l’on ne peut faire l’impasse sur une part de comportement qui proviendrait de la culture ambiante, même sans en avoir pleine conscience. Ce que l’on peut toutefois dire, c’est que le jeunot voulait avoir le temps d’installer ses réseaux et de créer un parti politique avant de procéder à des élections. Avec le temps qui passe, il perd de plus en plus de partisans, comme le montre l’audience de TV Viva, qui se restreint comme peau de chagrin. Plus le temps passe, plus le pronostic d’un succès électoral s’éloigne. « Monsieur le Président » risque fort de ne pas recevoir un mandat électif national. La majorité des électeurs qui ont plus de quarante ans commencerait-elle à se rendre compte qu’il n’est pas encore devenu un lehibe, un véritable adulte ?

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Alors, comme les jeunes ont encore tout leur avenir devant eux, souhaitons-leur longue vie. Et vivent les vieux ! Les jeunes vieux et les vieux vieux !

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