La réalité de l’existence de certains
Il arrive, de temps à autre, qu’on m’accuse d’élitisme, d’être bourgeoise, snob, urbaine, ou (la pire insulte) « pas vraiment malgache », mais je passe. Ce que je peux avouer sans équivoque c’est que je n’ai jamais vécu dans une case de bidonville ni connu une habitation (autre que celle de mon grand-père paternel pendant mon enfance) sans infrastructures modernes. Mais j’ai récemment pu entrevoir la réalité de l’existence de certains : un habitat de 6 m2, sans fenêtres et la terre battue comme plancher, avec un minimum de possessions matérielles (une casserole, quelques vaisselles…) Dehors, à 30 cm de la portière, le « canal » d’évacuation des eaux sales, que j’imagine en saison des pluies, déborde facilement dans le hameau.
Ceci en plein Tana, mais loin des yeux des véhiculés, au centre du sorte de rectangle que fait la somptueuse Ambassade d’Afrique du Sud, le Tana Waterfront, l’usine Diana et le Jesosy Mamonjy.
Ma première réaction, je l’avoue, après le choc, était une impression d’étouffement par la proximité des voisins : il n’y avait pas ici d’espace personnel ou privé. Tout était visible et audible ; rien sûrement ne passait inaperçu ou inentendu. Alors disais-je, comment passer jugement s’il n’existe, pour la vaste majorité, pas de conception de l’espace privé et de l’espace public. Car ici, la case n’était que pour dormir ou s’abriter des orages, tout le reste de la vie s’organisait dehors, sur la « place publique » : toilette, vaisselle, cuisine, lessive, distraction, occupation. Ne ferais-je pas la même chose à leur place : sécher mon linge sur les digues publiques, me servir du mantalia du jardin public pour réchauffer mon repas ou réparer ma charrette, pêcher dans le marais public…
C’est gênant pour la « bourgeoise » de se rendre compte de cette différence d’attitude envers la chose que nous partageons tous : le domaine public : routes, parcs, places, jardins, digues, trottoirs, canaux, gares, aires protégées, terres domaniaux, les ondes et l’air (panneaux)... La perception « parasite » des occupants « illégaux » de la place publique est peut-être celle d’une élite qui souhaite appliquer des règles « occidentales » de l’organisation sociale à un contexte complètement différent. Etaler ses tomates sur 50 cm2 de toile sur les Champs Elysées est inconcevable, tout comme emmener son zébu brouter l’herbe du Jardin du Luxembourg, ou sécher son linge sur une statue Rodin ou son riz sur les quais de Paris, tout comme on ne peut imaginer un piquenique sur le boulevard périphérique… Oui, je suis juriste, la première à toujours prôner la légalité, mais je suis aussi humaniste et je ne peux blâmer ce comportemment si étroitement lié à la survie et au manque d’alternatives. Ce qui me heurte plus c’est l’obtention d’un permis de construire pour une « monstrosité center » sans y avoir prévu des places de stationnement suffisantes pour la clientèle, ou la construction d’une hyper-clôture sans prévoir un trottoir pour les passants.
Où est-ce que je veux en venir ? Deux points constitutionnels, bien sûr, étant donné que c’est mon sujet fétiche. Car la Constitution a deux grandes rubriques : la déclaration des droits et des libertés individuelles, d’une part ; et l’organisation des pouvoirs publics d’autre part.
Le premier point est un peu plus nébuleux, étant plutôt philosophique. Nous avons d’ailleurs déjà tous les droits dans notre constitution, qui étant copiée des français, assure la liberté de réclamer les prestations diverses du « socialisme individualiste » de l’Etat-Providence (droit au travail (art. 27), droit à l’action syndicale (art 31), droit de grève (art 33) pour ne citer que quelques exemples de notre constitution actuelle…. ) mais en avons-nous les moyens ou encore plus le désir et la volonté ? Ce qui semble manquer c’est un pacte social sur les lignes directrices de notre société, les règles du « fiaraha-monina ». Dans un pays si pauvre, quel est notre attitude en termes de la liberté et de d’égalité (des chances, juridique, des conditions d’existence, d’autodétermination…). La liberté est souvent définie comme pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui . Comment ceci se traduit pour l’espace public peut donc être sujet à débat selon son point de vue (fomba fijery). En bref, quelle vision de la vie en société avons-nous ? Quelles règles de base allons nous jeter dans les drafts de la Constitution : et quel sera le rapport entre ces règles et le droit de rassemblement au jardin d’Ambohijatovo ou devant l’Hôtel de Ville ; le droit d’occuper ou de faire ne pas occuper le trottoir ; la notion de patrimoine ; le droit d’accès à la terre et à la nationalité, ; pour ne pas parler des droits les plus primaires et individuels : à l’eau potable, à un domicile fixe, à la dignité…. Certes, nous sommes d’accord, que les différents problèmes des centres urbains comme des milieux ruraux nécessiteront des investissements massifs en infrastructure, mais imaginons que nous les avions ces moyens financiers: que ferions-nous ? Quelles sont nos priorités ? Au lieu de galéries souterraines, par exemple, un nouveau 67 ha devrait être prioritaire, mais qui décidera et sur la base de quoi ? de quelles valeurs ? de quelles priorités ?
Inutile de vous dire le danger, bien sûr de ce genre de dialogue, car beaucoup essayeront de forger une idée de l’identité nationale, de la nation, sur la base de « l’histoire », de la « malgachitude », du « passé ». Moi, je préconise un regard vers l’avant (quelque chose qui semble être véritablement « pas malgache ») au lieu de laisser le « destin » prédeterminer et orienter notre vie, essayer plutôt de regarder vers le futur, imaginer la société que nous pourrions construire ensemble, mettre cette feuille de route dans notre Constitution et forger l’avenir.
Le deuxième point est plus technique mais pas moins difficile, et c’est la question de décentralisation. Avec l’urbanisation croissante et l’explosion démographique d’une part, et la centralisation des décisions comme des financements d’autre part, il est temps de parler sérieusement de la séparation des pouvoirs et la distribution des responsabilités pour l’aménagement de notre territoire. Je ne préconise pas une décentralisation immédiate ou totale (c'est-à-dire fédéraliste) mais d’un partenariat institutionnalisé entre les différents pôles du pouvoir exécutif. Ainsi, du fokontany à la mairie à l’intercommunauté à la région à l’Etat Central, il y aurait partage des décisions et de la mise en œuvre des projets, avec peut-être des normes nationales incontournables (largeur de la route, par exemple). Mais ceci ne sera pas possible tant que notre Constitution ne requiert pas une décentralisation budgétaire, avec pour commencer, par exemple, une réserve sans équivoque d’un pourcentage du budget national pour les collectivités décentralisées. De même, l’élection directe à certains postes (chefs fokontany, maires, chefs de région) et jamais une nomination par l’Etat central, avec plutôt des mécanismes clairs de la succession en cas de vacance. A chacun par la suite de convaincre les électeurs locaux de ses projets de développement de la citadelle ou de la région… Il faut déconcentrer et depersonnaliser le pouvoir et c’est dans la Constitution qu’il faut le faire.
Sahondra R.