MPIANDRY ET COMPAGNIE

Publié le par Ny Marina

Le 23 octobre 2009

 

MPIANDRY ET COMPAGNIE

 

 

La violence physique caractérise les événements actuels. On connaissait bien la violence des capsates à l’opposé de la patience des légalistes. On connaissait aussi la violence verbale des Hâtifs et leurs menaces de violences à venir, comme celles qu’ils avaient exprimées un soir à Isoraka au responsable du site Topmada. On voit maintenant la violence verbale de Gtt, qui menace le site Sobika, soupçonné de complicités Hâtives et qui souhaite plainte et enquête par une autorité judiciaire ! L’on aurait besoin, il est vrai, d’une bonne enquête mais sur l’orthographe et la ponctuation que l’on voit sur ce site, et ce devrait être un procès général concernant tout l’internet malgacho-blogueur, tant il me semble que les fautes ou erreurs dépassent en nombre ce qui peut être toléré. Mais ce n’est pas d’écriture dont il est question ici, mais de prises de position dans le contexte politique actuel. Les passions sont telles que les passionnés et partisans fonctionnent comme des machines incapables de réfléchir et croient voir des ennemis partout. Mon père, prenez garde à droite ; mon père, prenez garde à gauche.

La crise malgache fait apparaître sous des traits politiques certains comportements qui étonnent et demandent une explication. On peut souvent en trouver dans la culture la plus ancienne et la plus enracinée. Ce sont les patrons de culture, les patterns of culture de Ruth Benedict, que l’on peine à comprendre dans notre groupe fortement marqué par l’Occident. On peut aussi la trouver dans un trait récent provenant des contacts culturels, car les cultures aussi savent emprunter et ne restent pas définitivement figées dans un héritage uniquement multimillénaire.

On le voit bien, par exemple, dans la variante française de la culture occidentale. On sait que la fille aînée de l’Eglise – de l’Eglise catholique s’entend – a depuis Clovis longtemps eu une position dominante dans la vie des Français, même si certaines études montrent aujourd’hui que, dans certaines régions, cette influence ne fut que de surface. La tolérance ne fut jamais unanimement admise, comme le montre la politique de l’Ancien Régime à l’égard des protestants. La philosophie des Lumières du 18e siècle a induit au siècle suivant tout un combat pour la tolérance qui a abouti au difficile triomphe de la laïcité en 1905. Mais ce mouvement laïque manque souvent de tolérance et se comporte lui-même comme une Eglise avec ses dogmes dénonçant ici et là et condamnant des sortes d’hérétiques. La sociologie qui se penche sur les faits actuels, constate que la pratique religieuse des catholiques se réduit à une peau de chagrin, mais en arrive à conclure que la France est maintenant catho-laïque.

Revenons à Madagascar. Comment expliquer aujourd’hui cette violence dont on sait que sa maîtrise est au nombre des grands progrès de l’homme ?

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D’expérience, les jeunes vieux et les vieux vieux de ce pays savent que la culture malgache était immémorialement engagée dans une lutte contre la violence dans la vie de la famille et de la cité. Dans la bonne tradition asiatique qui est la sienne, l’éducation apprenait à maîtriser les réactions animales : la violence ne pouvait être le bon moyen de régler les conflits et d’enseigner les bonnes manières. Résultant d’un conflit entre ceux qui disposaient d’une force supérieure et ceux qui n’en disposaient pas, la convention fut adoptée parce qu’elle permettait d’établir des relations vivables entre tous les membres de la société.

Ceux d’entre nous qui avaient voyagé et qui connaissaient les pays d’outre-mer au nord, savaient que les claques, la fessée, le martinet et la canne – contre lesquelles certaines lois nordiques essaient de combattre aujourd’hui tant dans les familles que dans les écoles – n’étaient pas en usage dans nos campagnes. La réprimande que méritait l’enfant qui avait fauté, était donnée sans hausser la voix et était accompagnée du pincement du lobe d’une oreille ou d’un solide pinçon légèrement tournant au biceps du bras. La voix restait calme, toute parole de colère étant déjà violence. Une fois le conseil (anatra) donné, l’enfant savait que faire : « Misaotra, Tompoko », « Merci, Monsieur » ou mieux, s’adressant à sa mère ou sa grand-mère, « Merci, Madame », car les conseils venaient surtout des femmes. J’ai même vu, il y a presque un demi-siècle, cette façon de faire chez une très vieille dame qui avait été institutrice dans une école anglicane et qui avait sans doute été initiée aux punitions de l’école anglaise. La parole avait plus de force que le martinet.

Ce n’est pas que la violence ait été absente de la vie de la cité. Mais elle n’apparaissait que lorsque le pouvoir légitime en quelque sorte y autorisait par la condamnation à la peine capitale et à la perte des biens, comme on le voit dans la crise de 1863 qui mit fin au demi-règne de Radama ii (nanjaka tapany) ou dans celle de 1868 avec le complot qui voulut mettre le prince Rasata sur le trône pour remplacer Rasoherina à l’agonie. Comme on le vit aussi avec les exécutions de chrétiens sous Ranavalona ire, où il fallait frapper l’opinion commune. Mais, dans la vie ordinaire, même la majorité des exécutions capitales se faisait, peut-on dire, dans le calme. A l’époque coloniale, telle que le concevaient les enfants, la violence était strictement orientée : ils ne parlaient guère que de l’assassinat de chefs de canton par trop exigeants lors de la levée des impôts.

Il y a plus. Autrefois, du temps de la royauté, il n’y avait pas « une » vérité. Jusqu’à Ranavalona ii, à l’exception de petit intermède de Radama ii, l’Andriamanjaka le Prince souverain était aussi Andriamanikitamaso, le Dieu que voient les yeux. Il était censé descendre du grand Dieu du Ciel ; mais il n’y avait pas une vérité unique et révélée à laquelle se référer, et les souverains n’étaient pas infaillibles. Il arrivait que, dans l’incapacité de trancher dans un procès, les plaignants demandent à bénéficier de l’ordalie du tanguin, assurés de l’infaillibilité de la justice divine de l’au-delà et de sa capacité à trancher et discerner ce qui était juste. Et la royauté admettait les différences des coutumes auxquelles tenaient les sujets de la Reine. C’est ainsi qu’en cas de deuil royal, les Vazaha n’étaient pas tenus aux même comportements que les Malgaches. Ils devaient porter le deuil avec des vêtements européens noirs et des chaussures noires, alors que les autres sujets de la Reine devaient aller les épaules nues et les pieds nus.

Nous sommes bien obligés de constater que tout allait commencer à changer au 19e siècle avec les forces de changement que furent les missions chrétiennes. Tant chez les protestants que chez les catholiques, nous étions alors loin de l’œcuménisme chrétien du dernier demi-siècle et loin de l’esprit des réunions de toutes les religions comme lors du pontificat de Jean-Paul ii à Assise. Les missions transposèrent dans le pays des conflits religieux et politiques caractéristiques de l’histoire européenne, et notamment la rivalité et les mauvaises relations entre l’Angleterre et la France sur le plan international.

On comprend bien que chacune d’elles aurait préféré bénéficier d’un monopole conféré par l’Etat royal. Il n’en fut pas ainsi. Même la conversion de la Reine au protestantisme ne put induire la création d’une Eglise d’Etat réformée. Le report de l’inauguration du temple du Palais, dix ans après qu’il eût été terminé, montre bien, dans les circonstances de l’époque, que la royauté avait sans doute envisagé une Eglise d’Etat, mais indépendante de la London Missionary Society. Le principe – importé – de la liberté religieuse s’accordait trop bien avec le relativisme malgache en la matière.

Les missions ne s’en satisfirent pas. Chacune prétendait être La Vérité sur le modèle de ce qu’écrivait à Radama ier le représentant du baron Milius, gouverneur de Bourbon, proposant l’envoi d’un prêtre catholique «dont la religion, qui est celle des Français, est la seule vraie et pure de tout l’univers». Toutes firent évidemment la guerre aux comportements et idées religieuses malgaches – masquées derrière le mot de «superstitions» –, à laquelle s’ajouta une guerre juridique pour éviter que les élèves inscrits dans leurs écoles ne passent dans celles de leurs adversaires. La L.M.S. fut particulièrement violente contre les papistes en traduisant en malgache The Pilgrim’s Progress de John Bunyan et en en reproduisant toutes les illustrations. Ny fandehanan’ny Mpivahiny en malgache, un bel ouvrage de 222 pages très représentatif d’un protestantisme anglais, puritain, intolérant et anti-papiste, en était à sa sixième édition imprimée à Antananarivo en 1883.

Je ne fais que signaler que leurs actions en matière de scolarisation, autant que leur combat contre les Sampin’Andriana, provoquèrent la fracture que l’on connaît entre « côtiers » et Merina. Quant aux prescriptions internes aux confessions, elles créèrent, à l’intérieur même de l’Imerina, des divisions qui s’ajoutèrent aux divisions anciennes.

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Aujourd’hui que les mœurs se sont civilisées dans les pays d’origine des missionnaires, les modèles culturels de l’Europe du 19e siècle sont bien vivants à Madagascar selon la règle, maintes fois vérifiée, qui veut que les anciennes colonies soient les musées vivants des patterns obsolètes du Nord. Et qu’elles soient tentées à la fois par la militarisation – il est inutile d’argumenter tellement l’évidence est indéniable – et par la cléricalisation à l’ancienne. La passion fait alors taire toute raison. Beaucoup de ces différents mouvants, quelle que soit la mouvance, sont persuadés d’incarner le Bien et la Vérité politique. Persuadés aussi d’appartenir à une forme de nouvelle Église.

C’est le legs de nos chères missions du 19e siècle. L’éducation est-elle le moyen de changer et de faire progresser une société qui corresponde aux besoins du monde actuel? C’est évident. Encore faudrait-il que l’enseignement apprenne à réfléchir et à mener une démarche critique et raisonnable. Mais le modèle de l’enseignement est celui des évangélistes, des écoles du dimanche et des catéchismes. L’idéal de trop de nos contemporains est celui du mpiandry à la recherche des inévitables gris-gris. Et, croyant voir l’invisible main de Dieu dans notre vie politique, leur discours en arrive à séparer et à fracturer ce qui nous reste des liens sociaux dont nous avions hérité. Le fihavanana doit céder la place à leurs « vérités ».

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Je me souviens, alors que nous discutions il y a longtemps d’architecture tombale à la campagne – de tombeaux qui n’étaient pas familiaux –, d’avoir souvent entendu dire : «Samy masina eto an-taniny » ou une formule proche. «Chacun est saint sur la terre qui est sienne». Ce temps est bien lointain. C’est la masse des mpiandry qui aujourd’hui décide ce qui est masina et ce qui ne l’est pas. Cette masse, qui prétend parler au nom du peuple, ne saura malheureusement pas parler aux oiseaux comme François d’Assise.

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