LE PATRON ET LE PRÉSIDENT
Nul ne sait, semble-t-il, où se trouve Ravalomanana. C'est un fait avéré, par contre, qu'il n’est plus chef de l’Etat. Nul doute aussi que son ombre ne reste présente. Et que, si certains dans le peuple et la classe politique le regrettent, il en est d’autres qui règlent rétrospectivement leurs comptes avec lui. Le mercredi 18 mars au matin, sur Appel à l’actualité de RFI qui, pour une fois, donnait à égalité la parole aux ravalomananistes et aux tgvistes, l’un de ces derniers disait sa satisfaction et rappelait que, de toutes façons, Ravalomanana était lui-même arrivé au pouvoir par un même coup d’Etat. C’est sans doute un faux argument que l’on entendra rappeler souvent.
Il est donc nécessaire de rappeler qu’en janvier 2002, ceux qui avaient les oreilles qui traînaient à Iavoloha, se souviennent que l’amiral rouge leur avait demandé de faire une petite enquête autour d’eux pour savoir comment réagiraient les gens si la Haute Cour Constitutionnelle, alors exilée et protégée à Mantasoa, le proclamait élu avec un peu plus de 50% des voix. La réponse fut globalement négative, car tout le monde dans ce milieu savait que, même si Ravalomanana n’avait pas atteint la majorité absolue, du moins avait-il obtenu un score largement supérieur à celui de son adversaire. On sait la suite. On sait aussi qu’au 13 Mai, les partisans de Ravalomanana étaient en février 2002 bien plus nombreux qu’en 2009 ceux de Rajoelina.
Un commentateur français, le même matin, disait de Rajoelina qu’il était « sorti de nulle part », lorsqu’il fut élu à la mairie. Il n’en était pas de même de Ravalomanana. Il était déjà connu dans toute l’île avec ses enseignes Tiko et ses produits agro-alimentaires.. Il « avait déjà construit sa maison » – signe pour beaucoup qu’il ne cherchait pas à faire de la politique pour s’enrichir, mais il avait d’autres atouts dans la situation de 2001.
Il ne remplissait pas les conditions implicites grâce auxquelles l’Indépendance avait été acquise en 1960 : le régime devait être républicain – il ne pouvait être question de désavouer rétrospectivement les décisions de Gallieni, l’exil de la Reine et l’abolition de la « féodalité » –, et le chef de l’Etat devait être « Côtier », Catholique, diplômé de l’enseignement supérieur français, c’est-à-dire francophile et francophone (conditions positives) et n’être ni Merina, ni surtout Andriana (conditions négatives). Tout au plus avait-il été circonstanciellement admis de faire appel à un Merina pour effectuer les transitions, lorsqu’un régime avait échoué (Gabriel Ramanantsoa en 1972, Guy Razanamasy en 1991, Norbert Ratsirahonana en 1996).
Ravalomanana est Merina et Andriana. Maire, il avait rapidement réussi des améliorations spectaculaires dans la capitale. Quand on connaît un peu les campagnes malgaches – nous disons malgaches et non pas merina –, on sait que les grands ancêtres royaux et princiers continuent à hanter et à faire vivre une grande partie du peuple, ne serait-ce que dans la fréquentation des doany et dans les cérémonies de tromba. Ce sont eux qui trouvent les solutions aux problèmes les plus courants de la vie quotidienne et donnent les bénédictions pour affronter toutes les difficultés. Malgré les décisions royales du 19e siècle, presque deux siècles de christianisme n’ont pas effacé l’histoire millénaire de ce culte des ancêtres et l’identité chrétienne, quand elle existe, n’a pas aboli l’identité malgache.
De même, quand on connaît un peu d’histoire malgache, on sait aussi que c’est un Andriamasinavalona, Joseph Ravoahangy-Andrianavalona, qui apparaissait dans la première moitié du 20e siècle comme l’héritier par excellence de la période royale. S’il ne fut pas à l’origine de l’insurrection du 29 mars 1947, qui fut préparée par les sociétés secrètes du Jiny et du Panama, ce fut pour devenir miaramilan-dRavoahangy que beaucoup entrèrent dans le mouvement armé.. Il possédait une telle renommée qu’en 1948, le gouverneur général de l’époque, Pierre de Chevigné, tenait à ce qu’il soit condamné à mort. Interviewé en 1971 à Paris, l’ancien Haut Commissaire avait explicitement affirmé « qu’il n'était pas question que la France se fasse ravir son pouvoir en 1947 par le "prince Ravoahangy" ». L’historien constatait que seul ce dernier, parmi les trois Députés, avait de l'importance à ses yeux...
Lors des conversations dans la périphérie de l’île, fin 2001, il apparaissait que les qualités andriana et merina de Ravalomanana étaient très importantes pour un choix électoral. Après l’échec répété des modèles importés de la social-démocratie par la Ire République et du socialisme de la IIe République , ce qui était espéré de Ravalomanana, c’était, dans le cadre républicain, la mise en œuvre d’un modèle malgache ancré dans la tradition et un développement visible à l’échelle du pays, analogue à celui de la ville d’Antananarivo depuis que Ravalomanana en était le maire. En bon technicien, ayant étudié le dossier des élections et des moyens d’éliminer les « aménagements », il avait gagné à Antananarivo lors des élections municipales, puis lors des présidentielles suivantes dans toute l’Ile (Premier tour dia vita !). Il gagna ensuite dans les six mois de crise qui suivirent. De ses démêlés avec la France, il apparut alors à beaucoup comme celui qui avait restauré l’indépendance et la souveraineté malgaches.
Ce bon patron fut-il un bon Président ? On pouvait le penser au départ. Il voulait tenir compte des valeurs ancestrales malgaches et, sur le mode du passé, remit en honneur le fokonolona cher à Ratsimandrava et engagea toute une série de relations avec les campagnes. Devenu Président, il se comporta en patron de l’économie et, avec l’aide que pouvait lui apporter la mondialisation, décida d’investir dans ce domaine. En matière d'investissements publics, il eut à coeur de réhabiliter partout les bâtiments patrimoniaux (Rova d'Antananarivo) ou administratifs et il s’attaqua au problème des infrastructures déjà dénoncé depuis des décennies et jamais solutionné qu’au compte-gouttes : grands axes nationaux goudronnés, diverses routes rurales pavées. Il favorisa, déjà commencée avec Tantely Andrianarivo, la création d’emplois avec les entreprises franches demandant beaucoup de main d’œuvre. Vision d’avenir, il engagea une politique de création de nouveaux ports pouvant recevoir de très gros navires : aménagement à Toamasina d’un port en eaux profondes, création du port d’Ehoala dans le grand Sud, et projets ultérieurs à Toliara et Mahajanga. A court terme, ce nouveau tissu portuaire facilitera les exportations et diminuera le prix des produits importés, une fois rendus chez les consommateurs.
Toujours au niveau de l’Etat, il faut aussi retenir quatre grands axes politiques : le nouveau découpage de l'île en 22 Régions administratives, le domaine des mines, celui du tourisme et le monde des campagnes. On sait que, ces dernières années, le tourisme fut la première source de devises étrangères et que le tourisme est devenu le premier domaine industriel. Quant aux campagnes, on peut se souvenir au moins de quelques initiatives de poids : développement de la riziculture, mise en place d’un élevage laitier sur le modèle néo-zélandais, importation de matériel agricole adapté aux besoins de nos campagnes… Faisant ce bilan, on ne saurait oublier la création du Bianco et la lutte contre la corruption. Ravalomanana a aussi favorisé l’installation de l’Eiti, Extractive Industry Transparency Initiative, qui doit suivre le destin et l’usage des redevances versées par les projets miniers.
Sur le plan privé, le complexe industriel agro-alimentaire de Magro n’est pas inutile ; il tient, à lui seul, une place importante dans le développement de notre monde rural et ce serait d'un grand dommage pour notre économie qu’il disparaisse. Ce qui était apprécié de Ravalomanana, c’est qu’il ne plaçait pas son argent dans des paradis fiscaux, comme tant d’autres l’ont fait avant lui. Mais son empire industriel, qui faisait de Madagascar le Tikoland, était beaucoup trop visible. Même si de façon générale, le monopole est critiquable et intolérable, il en est dans le pays qui n’aiment pas les têtes qui dépassent et qui s’emploient à les couper.
Jugé toujours d’un point de vue général, le bilan est plus que globalement positif. Dans le public, il y a ceux qui s’en souviennent tout comme il y a ceux qui, une fois passée une inauguration, oublient ce qui a été fait ; les réalisations nouvelles entrent dans la normalité du passé, même s’agissant d’un passé très proche. Il y a aussi, dans le monde politicien ceux qui ne savent que dénigrer et tout dénigrer.
Un exemple ? Si Ravalomanana a fait des routes, c’était égoïstement pour que les camions Tiko puissent circuler sans problème. Soyons sérieux, les camions Tiko n’étaient pas les seuls à pouvoir circuler sur les nouvelles routes goudronnées. On l’a bien vu dès la campagne de letchis d’il y a quatre ans. Tous les experts en la matière disaient que c’était l’année où la quantité de letchis devait normalement être à la baisse, que la pluviosité avait été insuffisante et qu’il ne fallait pas espérer exporter plus de 14.000 tonnes de letchis contre les 22.000 de l’année précédente. Or, malgré les nouveaux contrôles de qualité, il en fut exporté 24.000 tonnes. Comment expliquer la différence entre les prévisions d’experts et les chiffres de l’exportation ? C’est alors que l’on s’est rendu compte que, par rapport aux années précédentes, la zone de collecte avait été étendue en suivant les axes routiers nouvellement goudronnés et que la quantité de letchis exportables arrivés à Toamasina avait pu grandement progresser. C’était l’un des effets de la politique routière du Président.
Autre effet : ceux de la nouvelle politique en matière de ports ne peuvent être immédiatement reconnus. Un exemple : même si l’on fabrique du ciment sur place, l’on continuera à en importer. Jusqu’ici, les importations passaient toutes par Toamasina et arrivaient par de petits bateaux ; elles devaient être transportées par camion jusque chez les utilisateurs. Sur le prix du ciment débarqué à Toamasina, il fallait ajouter le coût du transport comprenant à la fois le gazole et l’usure du matériel, sans compter les émissions ce CO2. Débarqué à Ehoala de grands bateaux de 4.500 tonnes – donc à un prix inférieur –, le ciment pourra être transporté de façon moins coûteuse dans toute la partie méridionale de l’île.
Autre exemple de dénigrement : la situation sociale est plus que déplorable et la misère est bien visible, surtout dans les villes. Les anti-Ravalomanana en voient la cause dans la politique menée depuis 2002. Ils oublient, ou plutôt veulent faire oublier, que la croissance de la pauvreté et la chute dans la misère sont bien marquées dans l’histoire de Madagascar : le phénomène date de la IIe République et de la politique Arema , qui nous promettaient des lendemains qui chantent. Les lendemains n’ont malheureusement chanté que pour quelques-uns. Les statistiques prouvent par contre que dès la fin 2002, le redressement de l’économie malgache était tangible, jusqu’à la fin de l’année 2008.
Autre exemple encore de dénigrement, les critiques à l’égard du Bianco qui ferait partie des manigances "dictatoriales" de Ravalomanana. Le Bianco serait devenu une « police politique » ! Il peut provenir de la systématisation du dénigrement contre toutes les décisions de Ravalomanana. Mais il ne serait pas interdit de se demander si la recherche des actes de corruption et de blanchiment d’argent sale n’aurait pas gêné certains des rivaux politiques du gouvernement.
Dans la campagne de dénigrement, il faut faire un sort particulier à l’accusation de satanisme et du pacte que Ravalomanana aurait signé à Paris avec une organisation satanique. Elle fut largement diffusée sur internet, mais elle avait été lancée publiquement par le pasteur Richard Andriamanjato, dans le temple Fjkm d’Ambohitantely à Antananarivo qu’il avait autrefois présidé. A ce moment-là, les paroissiens avaient en masse quitté le temple et n’étaient revenus qu’après le départ d’Andriamanjato.
Pour mieux comprendre la nature de cette accusation venant d’Andriamanjato, il faut se souvenir qu’il fut très lié avec les pays à régime soviétique, spécialistes de la désinformation. Lors d’une ancienne crise, on se souvient encore que le journal Hehy de la mouvance Akfm , pour critiquer le capitalisme et l’impérialisme, avait publié un dessin caricatural représentant un Monsieur bedonnant, fumant un gros cigare, coiffé d’un haut de forme et vêtu d’un smoking à l’ancienne : l’homme était en train de verser un poison dans le réservoir d’eau potable alimentant la ville. Ce genre de dessin, qui avait alors provoqué la diffusion d’une rumeur horrifique dans la ville, appartient bien au catalogue des officines de désinformation et de manipulation des pays communistes de l’époque.
Dans le même sens de condamnation religieuse par accusation d’idolâtrie – sans doute à cause de la priorité donnée par Ravalomanana à la FJKM dans le contexte du Partenariat-Public-Privé –, la télévision a montré avec plaisir, dans le Palais d’Etat d’Ambohitsirohitra, des exorcistes (mpiandry) d’obédience protestante découvrir des prétendus gris-gris, les piétiner avec fougue et y mettre le feu, comme le faisaient presque tous les missionnaires dans les temps de la première évangélisation. Cet épisode a simplement montré l’inculture de ces fanatiques, incapables d’identifier les cadeaux que le Président avaient rapportés de ses voyages à l’étranger. L’épisode a dû aussi faire plaisir aux pieds rouges de l’Eglise Catholique – on sait ce que sont les pieds-noirs, les pieds rouges sont ceux qui allaient faire la révolution en Algérie – qui combattent la culture malgache et la hiérarchie sociale traditionnelle et qui, comme Urfer et l’archevêque, détestent Ravalomanana. Le « brillant succès » du président en exercice de la Ffkm dans la conduite des négociations, de l’Episcopat et du Hintsy, devrait lui permettre d’obtenir un dicastère au Vatican…
Ce que certains reprochent encore à Ravalomanana, c’est, étant habitué à décider seul dans ses entreprises, de n’avoir pas su mettre en œuvre le fanjakana iaraha-manao constitutif de l’ancien pouvoir malgache. D’autres toutefois disent que, selon le mode de discussion malgache populaire, suggérant plus qu’affirmant, il aurait eu le tort de faire confiance à l’intelligence de ceux à qui il s’adressait. A avoir suivi de près les événements politiques depuis trois ans, ce qui est évident, c’est qu’on voit bien que son proche entourage était trop formaté aux comportements politiques des périodes antérieures. Quand le Tiako i Madagasikara se scinda en deux, Ravalomanana perdit beaucoup de ses partisans de la première heure. A la fin du premier mandat présidentiel, l’appareil du parti a établi un quasi monopole sur les postes électifs. Ses parachutages firent beaucoup mieux que l’Arema en 2000-2001, quand les politologues estimaient que le résultat des présidentielles était déjà acquis à Ratsiraka.
Toutefois, la perte de l’élection municipale dans la capitale par le PDS Rafalimanana Hery fut comme une sommation sans frais et un coup de semonce. Mais elle ne fut pas comprise et le nouveau secrétaire général du parti, arrivé trop tard à ce poste, n’eut pas le temps de redresser la barre. L’arrogance des apparatchiks le lui aurait-elle permis ? Ils n’auraient pas laissé faire sans réagir, comme ils avaient, dans la préparation des élections, réagi contre le coaching des politiques qui devaient donner les orientations. Leur modèle politique tiré du passé est celui que leur a enseigné le discours colonial : les rois et princes n’auraient eu qu’à dire un mot pour que leurs sujets obéissent et agissent. Le TIM décidait et commandait, le peuple n’avait qu’à suivre. Ils étaient restés prisonniers du mensonge colonial et en furent les victimes.
Il est certain que Ravalomanana n’a pas réussi en trois mois à trouver une solution à la crise. Ce ne sont pas ses déplacements en province et des contacts limités qui pouvaient changer fondamentalement les choses. Tout se passait vraiment à Antananarivo. Le problème maintenant est simple. Beaucoup de gens le regrettent, et pas seulement parmi les bloguistes. Mais qui, lors des prochaines élections, sera capable de reprendre son flambeau ? Autour de lui, il y avait des techniciens, dont il changeait dès qu’ils lui apparaissaient insuffisamment compétents ou manquant d’énergie. Personne dans son entourage n’a pu vraiment émerger.
Maintenant que Ravalomanana est parti – sans démissionner, mais en signant une ordonnance transférant ses pouvoirs à un « Directoire militaire » et en remerciant le peuple malgache, ses collaborateurs et la communauté internationale pour tout ce qui a été réalisé –, Rajoelina va avoir bien du mal à se dépatouiller avec les soixante partis et organisations politiques qui le soutiennent. Que dire des agissements de quelques mutins, commandés par un colonel, qui, on ne l’a pas dit, humilient la bannière étoilée et qui arrêtent sans mandat trois généraux d’un possible Directoire militaire et le Président de la Fjkm, Lala Rasendrahasina, pour les emmener au Capsat ? Lala Rasendrahasina n’a été libéré que le lendemain ayant été battu et humilié par les militaires. La moitié de son corps était couvert d’ecchymoses. Il avait été contraint d’uriner et de boire son urine. Est-ce là une façon malgache de résoudre les conflits ?
Rajoelina a eu sa cérémonie à Mahamasina. Il a reçu le grand cordon des mains de Ralitera, Grand Chancelier à la retraite depuis deux ans. C’est Ralitera qui, déjà Grand Chancelier sous Ratsiraka, avait conféré le grand cordon à Ravalomanana lors de sa première investiture. Dans ces jeux politiques, il y a des acteurs qui n’ont pas à répéter leurs rôles. Mais déjà, ceux qui en 2002 refusaient le trucage des élections et y opposaient le respect d’élections démocratiques, se réveillent. Rajoelina, à peine installé, doit faire face à l’opposition. Les pro-Ravalomanana, les partisans de la légalité et de la Constitution, les anti-TGV depuis toujours et les tgvistes du début du mouvement qui ont compris qu’ils avaient été trompés : tous ont décidé de se réunir et de manifester à Ambohijatovo, Place de la Démocratie. Voilà une innovation d’Andry Rajoelina qui sera bien utile dans l’avenir. Il est une autre innovation qu’on attendrait de cet avenir : qu’il nous éclaire sur toutes ces destructions de vies humaines et de bâtiments publics depuis 1972. Il y faudrait au moins une sorte de « commission vérité et réconciliation ».
Les difficultés du deuxième mandat de Ravalomanana ne vont-elles pas marquer un tournant dans l’histoire malgache et dans sa classe politique avec la formation, d’une part, d’un parti de gauche avec le retour des partisans de Ratsiraka encore à l’extérieur et, d’autre part, d’un parti de droite avec tous les déçus du mouvement TGV ? A gauche, un parti populiste orienté vers l’idéologie et les modèles étrangers et, à droite, un parti patriote et démocratique champion du développement ?
Ratsimatahobitsika
Il est donc nécessaire de rappeler qu’en janvier 2002, ceux qui avaient les oreilles qui traînaient à Iavoloha, se souviennent que l’amiral rouge leur avait demandé de faire une petite enquête autour d’eux pour savoir comment réagiraient les gens si la Haute Cour Constitutionnelle, alors exilée et protégée à Mantasoa, le proclamait élu avec un peu plus de 50% des voix. La réponse fut globalement négative, car tout le monde dans ce milieu savait que, même si Ravalomanana n’avait pas atteint la majorité absolue, du moins avait-il obtenu un score largement supérieur à celui de son adversaire. On sait la suite. On sait aussi qu’au 13 Mai, les partisans de Ravalomanana étaient en février 2002 bien plus nombreux qu’en 2009 ceux de Rajoelina.
Un commentateur français, le même matin, disait de Rajoelina qu’il était « sorti de nulle part », lorsqu’il fut élu à la mairie. Il n’en était pas de même de Ravalomanana. Il était déjà connu dans toute l’île avec ses enseignes Tiko et ses produits agro-alimentaires.. Il « avait déjà construit sa maison » – signe pour beaucoup qu’il ne cherchait pas à faire de la politique pour s’enrichir, mais il avait d’autres atouts dans la situation de 2001.
Il ne remplissait pas les conditions implicites grâce auxquelles l’Indépendance avait été acquise en 1960 : le régime devait être républicain – il ne pouvait être question de désavouer rétrospectivement les décisions de Gallieni, l’exil de la Reine et l’abolition de la « féodalité » –, et le chef de l’Etat devait être « Côtier », Catholique, diplômé de l’enseignement supérieur français, c’est-à-dire francophile et francophone (conditions positives) et n’être ni Merina, ni surtout Andriana (conditions négatives). Tout au plus avait-il été circonstanciellement admis de faire appel à un Merina pour effectuer les transitions, lorsqu’un régime avait échoué (Gabriel Ramanantsoa en 1972, Guy Razanamasy en 1991, Norbert Ratsirahonana en 1996).
Ravalomanana est Merina et Andriana. Maire, il avait rapidement réussi des améliorations spectaculaires dans la capitale. Quand on connaît un peu les campagnes malgaches – nous disons malgaches et non pas merina –, on sait que les grands ancêtres royaux et princiers continuent à hanter et à faire vivre une grande partie du peuple, ne serait-ce que dans la fréquentation des doany et dans les cérémonies de tromba. Ce sont eux qui trouvent les solutions aux problèmes les plus courants de la vie quotidienne et donnent les bénédictions pour affronter toutes les difficultés. Malgré les décisions royales du 19e siècle, presque deux siècles de christianisme n’ont pas effacé l’histoire millénaire de ce culte des ancêtres et l’identité chrétienne, quand elle existe, n’a pas aboli l’identité malgache.
De même, quand on connaît un peu d’histoire malgache, on sait aussi que c’est un Andriamasinavalona, Joseph Ravoahangy-Andrianavalona, qui apparaissait dans la première moitié du 20e siècle comme l’héritier par excellence de la période royale. S’il ne fut pas à l’origine de l’insurrection du 29 mars 1947, qui fut préparée par les sociétés secrètes du Jiny et du Panama, ce fut pour devenir miaramilan-dRavoahangy que beaucoup entrèrent dans le mouvement armé.. Il possédait une telle renommée qu’en 1948, le gouverneur général de l’époque, Pierre de Chevigné, tenait à ce qu’il soit condamné à mort. Interviewé en 1971 à Paris, l’ancien Haut Commissaire avait explicitement affirmé « qu’il n'était pas question que la France se fasse ravir son pouvoir en 1947 par le "prince Ravoahangy" ». L’historien constatait que seul ce dernier, parmi les trois Députés, avait de l'importance à ses yeux...
Lors des conversations dans la périphérie de l’île, fin 2001, il apparaissait que les qualités andriana et merina de Ravalomanana étaient très importantes pour un choix électoral. Après l’échec répété des modèles importés de la social-démocratie par la Ire République et du socialisme de la IIe République , ce qui était espéré de Ravalomanana, c’était, dans le cadre républicain, la mise en œuvre d’un modèle malgache ancré dans la tradition et un développement visible à l’échelle du pays, analogue à celui de la ville d’Antananarivo depuis que Ravalomanana en était le maire. En bon technicien, ayant étudié le dossier des élections et des moyens d’éliminer les « aménagements », il avait gagné à Antananarivo lors des élections municipales, puis lors des présidentielles suivantes dans toute l’Ile (Premier tour dia vita !). Il gagna ensuite dans les six mois de crise qui suivirent. De ses démêlés avec la France, il apparut alors à beaucoup comme celui qui avait restauré l’indépendance et la souveraineté malgaches.
Ce bon patron fut-il un bon Président ? On pouvait le penser au départ. Il voulait tenir compte des valeurs ancestrales malgaches et, sur le mode du passé, remit en honneur le fokonolona cher à Ratsimandrava et engagea toute une série de relations avec les campagnes. Devenu Président, il se comporta en patron de l’économie et, avec l’aide que pouvait lui apporter la mondialisation, décida d’investir dans ce domaine. En matière d'investissements publics, il eut à coeur de réhabiliter partout les bâtiments patrimoniaux (Rova d'Antananarivo) ou administratifs et il s’attaqua au problème des infrastructures déjà dénoncé depuis des décennies et jamais solutionné qu’au compte-gouttes : grands axes nationaux goudronnés, diverses routes rurales pavées. Il favorisa, déjà commencée avec Tantely Andrianarivo, la création d’emplois avec les entreprises franches demandant beaucoup de main d’œuvre. Vision d’avenir, il engagea une politique de création de nouveaux ports pouvant recevoir de très gros navires : aménagement à Toamasina d’un port en eaux profondes, création du port d’Ehoala dans le grand Sud, et projets ultérieurs à Toliara et Mahajanga. A court terme, ce nouveau tissu portuaire facilitera les exportations et diminuera le prix des produits importés, une fois rendus chez les consommateurs.
Toujours au niveau de l’Etat, il faut aussi retenir quatre grands axes politiques : le nouveau découpage de l'île en 22 Régions administratives, le domaine des mines, celui du tourisme et le monde des campagnes. On sait que, ces dernières années, le tourisme fut la première source de devises étrangères et que le tourisme est devenu le premier domaine industriel. Quant aux campagnes, on peut se souvenir au moins de quelques initiatives de poids : développement de la riziculture, mise en place d’un élevage laitier sur le modèle néo-zélandais, importation de matériel agricole adapté aux besoins de nos campagnes… Faisant ce bilan, on ne saurait oublier la création du Bianco et la lutte contre la corruption. Ravalomanana a aussi favorisé l’installation de l’Eiti, Extractive Industry Transparency Initiative, qui doit suivre le destin et l’usage des redevances versées par les projets miniers.
Sur le plan privé, le complexe industriel agro-alimentaire de Magro n’est pas inutile ; il tient, à lui seul, une place importante dans le développement de notre monde rural et ce serait d'un grand dommage pour notre économie qu’il disparaisse. Ce qui était apprécié de Ravalomanana, c’est qu’il ne plaçait pas son argent dans des paradis fiscaux, comme tant d’autres l’ont fait avant lui. Mais son empire industriel, qui faisait de Madagascar le Tikoland, était beaucoup trop visible. Même si de façon générale, le monopole est critiquable et intolérable, il en est dans le pays qui n’aiment pas les têtes qui dépassent et qui s’emploient à les couper.
Jugé toujours d’un point de vue général, le bilan est plus que globalement positif. Dans le public, il y a ceux qui s’en souviennent tout comme il y a ceux qui, une fois passée une inauguration, oublient ce qui a été fait ; les réalisations nouvelles entrent dans la normalité du passé, même s’agissant d’un passé très proche. Il y a aussi, dans le monde politicien ceux qui ne savent que dénigrer et tout dénigrer.
Un exemple ? Si Ravalomanana a fait des routes, c’était égoïstement pour que les camions Tiko puissent circuler sans problème. Soyons sérieux, les camions Tiko n’étaient pas les seuls à pouvoir circuler sur les nouvelles routes goudronnées. On l’a bien vu dès la campagne de letchis d’il y a quatre ans. Tous les experts en la matière disaient que c’était l’année où la quantité de letchis devait normalement être à la baisse, que la pluviosité avait été insuffisante et qu’il ne fallait pas espérer exporter plus de 14.000 tonnes de letchis contre les 22.000 de l’année précédente. Or, malgré les nouveaux contrôles de qualité, il en fut exporté 24.000 tonnes. Comment expliquer la différence entre les prévisions d’experts et les chiffres de l’exportation ? C’est alors que l’on s’est rendu compte que, par rapport aux années précédentes, la zone de collecte avait été étendue en suivant les axes routiers nouvellement goudronnés et que la quantité de letchis exportables arrivés à Toamasina avait pu grandement progresser. C’était l’un des effets de la politique routière du Président.
Autre effet : ceux de la nouvelle politique en matière de ports ne peuvent être immédiatement reconnus. Un exemple : même si l’on fabrique du ciment sur place, l’on continuera à en importer. Jusqu’ici, les importations passaient toutes par Toamasina et arrivaient par de petits bateaux ; elles devaient être transportées par camion jusque chez les utilisateurs. Sur le prix du ciment débarqué à Toamasina, il fallait ajouter le coût du transport comprenant à la fois le gazole et l’usure du matériel, sans compter les émissions ce CO2. Débarqué à Ehoala de grands bateaux de 4.500 tonnes – donc à un prix inférieur –, le ciment pourra être transporté de façon moins coûteuse dans toute la partie méridionale de l’île.
Autre exemple de dénigrement : la situation sociale est plus que déplorable et la misère est bien visible, surtout dans les villes. Les anti-Ravalomanana en voient la cause dans la politique menée depuis 2002. Ils oublient, ou plutôt veulent faire oublier, que la croissance de la pauvreté et la chute dans la misère sont bien marquées dans l’histoire de Madagascar : le phénomène date de la IIe République et de la politique Arema , qui nous promettaient des lendemains qui chantent. Les lendemains n’ont malheureusement chanté que pour quelques-uns. Les statistiques prouvent par contre que dès la fin 2002, le redressement de l’économie malgache était tangible, jusqu’à la fin de l’année 2008.
Autre exemple encore de dénigrement, les critiques à l’égard du Bianco qui ferait partie des manigances "dictatoriales" de Ravalomanana. Le Bianco serait devenu une « police politique » ! Il peut provenir de la systématisation du dénigrement contre toutes les décisions de Ravalomanana. Mais il ne serait pas interdit de se demander si la recherche des actes de corruption et de blanchiment d’argent sale n’aurait pas gêné certains des rivaux politiques du gouvernement.
Dans la campagne de dénigrement, il faut faire un sort particulier à l’accusation de satanisme et du pacte que Ravalomanana aurait signé à Paris avec une organisation satanique. Elle fut largement diffusée sur internet, mais elle avait été lancée publiquement par le pasteur Richard Andriamanjato, dans le temple Fjkm d’Ambohitantely à Antananarivo qu’il avait autrefois présidé. A ce moment-là, les paroissiens avaient en masse quitté le temple et n’étaient revenus qu’après le départ d’Andriamanjato.
Pour mieux comprendre la nature de cette accusation venant d’Andriamanjato, il faut se souvenir qu’il fut très lié avec les pays à régime soviétique, spécialistes de la désinformation. Lors d’une ancienne crise, on se souvient encore que le journal Hehy de la mouvance Akfm , pour critiquer le capitalisme et l’impérialisme, avait publié un dessin caricatural représentant un Monsieur bedonnant, fumant un gros cigare, coiffé d’un haut de forme et vêtu d’un smoking à l’ancienne : l’homme était en train de verser un poison dans le réservoir d’eau potable alimentant la ville. Ce genre de dessin, qui avait alors provoqué la diffusion d’une rumeur horrifique dans la ville, appartient bien au catalogue des officines de désinformation et de manipulation des pays communistes de l’époque.
Dans le même sens de condamnation religieuse par accusation d’idolâtrie – sans doute à cause de la priorité donnée par Ravalomanana à la FJKM dans le contexte du Partenariat-Public-Privé –, la télévision a montré avec plaisir, dans le Palais d’Etat d’Ambohitsirohitra, des exorcistes (mpiandry) d’obédience protestante découvrir des prétendus gris-gris, les piétiner avec fougue et y mettre le feu, comme le faisaient presque tous les missionnaires dans les temps de la première évangélisation. Cet épisode a simplement montré l’inculture de ces fanatiques, incapables d’identifier les cadeaux que le Président avaient rapportés de ses voyages à l’étranger. L’épisode a dû aussi faire plaisir aux pieds rouges de l’Eglise Catholique – on sait ce que sont les pieds-noirs, les pieds rouges sont ceux qui allaient faire la révolution en Algérie – qui combattent la culture malgache et la hiérarchie sociale traditionnelle et qui, comme Urfer et l’archevêque, détestent Ravalomanana. Le « brillant succès » du président en exercice de la Ffkm dans la conduite des négociations, de l’Episcopat et du Hintsy, devrait lui permettre d’obtenir un dicastère au Vatican…
Ce que certains reprochent encore à Ravalomanana, c’est, étant habitué à décider seul dans ses entreprises, de n’avoir pas su mettre en œuvre le fanjakana iaraha-manao constitutif de l’ancien pouvoir malgache. D’autres toutefois disent que, selon le mode de discussion malgache populaire, suggérant plus qu’affirmant, il aurait eu le tort de faire confiance à l’intelligence de ceux à qui il s’adressait. A avoir suivi de près les événements politiques depuis trois ans, ce qui est évident, c’est qu’on voit bien que son proche entourage était trop formaté aux comportements politiques des périodes antérieures. Quand le Tiako i Madagasikara se scinda en deux, Ravalomanana perdit beaucoup de ses partisans de la première heure. A la fin du premier mandat présidentiel, l’appareil du parti a établi un quasi monopole sur les postes électifs. Ses parachutages firent beaucoup mieux que l’Arema en 2000-2001, quand les politologues estimaient que le résultat des présidentielles était déjà acquis à Ratsiraka.
Toutefois, la perte de l’élection municipale dans la capitale par le PDS Rafalimanana Hery fut comme une sommation sans frais et un coup de semonce. Mais elle ne fut pas comprise et le nouveau secrétaire général du parti, arrivé trop tard à ce poste, n’eut pas le temps de redresser la barre. L’arrogance des apparatchiks le lui aurait-elle permis ? Ils n’auraient pas laissé faire sans réagir, comme ils avaient, dans la préparation des élections, réagi contre le coaching des politiques qui devaient donner les orientations. Leur modèle politique tiré du passé est celui que leur a enseigné le discours colonial : les rois et princes n’auraient eu qu’à dire un mot pour que leurs sujets obéissent et agissent. Le TIM décidait et commandait, le peuple n’avait qu’à suivre. Ils étaient restés prisonniers du mensonge colonial et en furent les victimes.
Il est certain que Ravalomanana n’a pas réussi en trois mois à trouver une solution à la crise. Ce ne sont pas ses déplacements en province et des contacts limités qui pouvaient changer fondamentalement les choses. Tout se passait vraiment à Antananarivo. Le problème maintenant est simple. Beaucoup de gens le regrettent, et pas seulement parmi les bloguistes. Mais qui, lors des prochaines élections, sera capable de reprendre son flambeau ? Autour de lui, il y avait des techniciens, dont il changeait dès qu’ils lui apparaissaient insuffisamment compétents ou manquant d’énergie. Personne dans son entourage n’a pu vraiment émerger.
Maintenant que Ravalomanana est parti – sans démissionner, mais en signant une ordonnance transférant ses pouvoirs à un « Directoire militaire » et en remerciant le peuple malgache, ses collaborateurs et la communauté internationale pour tout ce qui a été réalisé –, Rajoelina va avoir bien du mal à se dépatouiller avec les soixante partis et organisations politiques qui le soutiennent. Que dire des agissements de quelques mutins, commandés par un colonel, qui, on ne l’a pas dit, humilient la bannière étoilée et qui arrêtent sans mandat trois généraux d’un possible Directoire militaire et le Président de la Fjkm, Lala Rasendrahasina, pour les emmener au Capsat ? Lala Rasendrahasina n’a été libéré que le lendemain ayant été battu et humilié par les militaires. La moitié de son corps était couvert d’ecchymoses. Il avait été contraint d’uriner et de boire son urine. Est-ce là une façon malgache de résoudre les conflits ?
Rajoelina a eu sa cérémonie à Mahamasina. Il a reçu le grand cordon des mains de Ralitera, Grand Chancelier à la retraite depuis deux ans. C’est Ralitera qui, déjà Grand Chancelier sous Ratsiraka, avait conféré le grand cordon à Ravalomanana lors de sa première investiture. Dans ces jeux politiques, il y a des acteurs qui n’ont pas à répéter leurs rôles. Mais déjà, ceux qui en 2002 refusaient le trucage des élections et y opposaient le respect d’élections démocratiques, se réveillent. Rajoelina, à peine installé, doit faire face à l’opposition. Les pro-Ravalomanana, les partisans de la légalité et de la Constitution, les anti-TGV depuis toujours et les tgvistes du début du mouvement qui ont compris qu’ils avaient été trompés : tous ont décidé de se réunir et de manifester à Ambohijatovo, Place de la Démocratie. Voilà une innovation d’Andry Rajoelina qui sera bien utile dans l’avenir. Il est une autre innovation qu’on attendrait de cet avenir : qu’il nous éclaire sur toutes ces destructions de vies humaines et de bâtiments publics depuis 1972. Il y faudrait au moins une sorte de « commission vérité et réconciliation ».
Les difficultés du deuxième mandat de Ravalomanana ne vont-elles pas marquer un tournant dans l’histoire malgache et dans sa classe politique avec la formation, d’une part, d’un parti de gauche avec le retour des partisans de Ratsiraka encore à l’extérieur et, d’autre part, d’un parti de droite avec tous les déçus du mouvement TGV ? A gauche, un parti populiste orienté vers l’idéologie et les modèles étrangers et, à droite, un parti patriote et démocratique champion du développement ?
Ratsimatahobitsika
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