Le changement dans la continuité ?

Publié le par Ny Marina

La campagne du référendum hâtif place « le changement » comme thème central. Il y a certes eu changement de dirigeant, de régime, et bientôt changement  de Constitution :  comme si incrémenter le numéro de la République en passant de trois à quatre allait par magie améliorer les choses. Mais concrètement, en toute objectivité, qu’est  ce qui a changé dans la vie de la population concernant les atteintes à  la démocratie et à la bonne gouvernance qui avaient servi de prétexte au putsch ?

Obligé d’être présent à un de ces diners mondains pour lesquels certaines personnes croient vous faire plaisir en vous y invitant, j’ai eu à subir la présence d’un supporter farouche du régime hâtif. Malheureusement pour lui, le reste de la tablée était essentiellement réfractaire au coup d’Etat. D’arguments en contre-arguments, de thèses en antithèses, nous nous sommes fait un plaisir de lui démontrer que ce qu’il présentait comme avancées apportées par les putschistes sur les plans de l’économie, de la diplomatie, de la politique interne et des relations internationales n’étaient que des affabulations propagandistes sans la moindre base concrète. Le griot eut alors cette phrase formidable à mon endroit : « c’est vrai que ca se passe mal, mais au moins maintenant j’ai l’espoir que le changement est possible ». Et alors que je lui ai demandé si cet espoir le faisait vivre, il me répondit avec force et vigueur : « oui Monsieur, cet espoir me fait vivre ». Le bougre ne vit pas le piège dans ma question, dont l’objectif était de l’amener à se rendre compte lui-même quel était le genre d’individus que l’espoir faisait vivre, du moins d’après le dicton.

Puisqu’on recherche l’objectivité, revenons d’abord sur les chiffres. Vendredi, mon compère éditorialiste de Tribune.com Patrick A. avait fait état de la chute de Madagascar de la 17ème place (2007/2008) à la 28ème place sur 53 pays dans le classement de l’index Mo Ibrahim consacré à la gouvernance en Afrique.

Rappelons également que le dernier rapport de Reporters sans frontières publié le 20 octobre 2010 voit Madagascar pointer à la 116ème place pour 2010, regagnant certes quelques unes des 40 places perdues en 2009 après le coup d’Etat perpétré par Andry Rajoelina, mais pas suffisamment : rappelons que de la 94ème place  (2008), Rajoelina nous avait amené  à la 134ème place sur 175 pays (2009). Le grand champion autoproclamé de la démocratie populaire et populiste à Madagascar ne fait donc guère mieux que ses voisins dans le classement :  Côte d’Ivoire (118ème), Népal (119ème), Guinée (113ème), Zimbabwe (123ème) ou Irak (134ème). Quant à l’Afrique du Sud, clamée à tort et à travers comme modèle par l’ancien DJ à travers l’exemple de Mandela, elle est à la 38ème place, devant … la France (44ème place).

En matière de perception de la corruption, Madagascar passe de la 99ème place (sur 180 pays) en 2009 à la 123ème place (sur 178 pays) dans le rapport de Transparency International (TI) présenté le 26 octobre 2010. Les cas d’enrichissement sans cause, les villas qui poussent comme des champignons, l’exploitation forestière qui fait feu de tout bois (de rose), les curieuses bisbilles dans les secteurs juteux (licences de pêches, licences de téléphonie…),  ainsi que les Hummer et autres voitures de luxe qui fleurissent comme des edelweiss au soleil marquent ce classement de TI de leur empreinte. (1)

Un silence soudain sur la révision des contrats miniers

Pour l’anecdote, on se souvient que dès leur arrivée au pouvoir jusqu’au mois de juillet 2009, les hiérarques du régime hâtif avaient lancé une campagne d’intimidation contre les deux principaux projets miniers dans le pays (Sheritt et QMM), menaçant d’en réviser les contrats, dénoncés comme peu profitables pour Madagascar. Puis tout à coup, ces critiques virulentes se sont tues. N’importe quel observateur se posera alors la question : par quelle magie ? Je n’ai pas la réponse, qui doit certainement se trouver dans l’une des options suivantes.

Option 1, le pouvoir de transition a revu les contrats et a considéré que finalement, malgré les discours incendiaires et attrape-nigauds sur la Place du 13 mai, il n’y avait rien à leur reprocher.

Option 2, les contrats ont été revus au bénéfice de l’Etat malgache, mais sans que la population n’ait été informée.

Option 3, les entreprises visées ont été « invitées » (ou se sont cru obligées) à « amadouer » les intentions belliqueuses de certains, ce qui était peut-être le résultat recherché. Je laisse le soin au lecteur de rayer les mentions qu’il jugera inutiles.

Après l’exploitation du bois de rose pour compenser la suspension de l’aide internationale dans les caisses de l’Etat tout en favorisant la bonne fortune de certains, voici une affaire d’eau qui ne sent pas la rose. On apprend ainsi que le pouvoir de transition tente de vendre en douce à une société canadienne l’eau de deux cascades dans la région de Maroantsetra. On se demande si ce sont bien les mêmes personnes actuellement au pouvoir qui ont monté en épingle l’affaire Daewoo pour titiller la fibre nationaliste de certains contre Marc Ravalomanana et l’accuser de brader les ressources naturelles du pays à des intérêts étrangers.

Pour pouvoir financer leur unilatéralisme arrogant et compenser l’absence des bailleurs de fond, les putschistes essayent de vendre tout ce qui est vendable dans ce pays. Après avoir vendu les forêts et les rivières, puis sans doute le sable, l’air, et les terres, on espère qu’ils n’iront quand même pas jusqu’à relancer la traite des esclaves, en s’approvisionnant par des razzias comme cela se faisait lors de la période précoloniale. Les participants aux meetings des trois mouvances devraient se méfier à l’avenir.

Maquiller l’absence d’être par beaucoup de paraitre

Malgré cet effort de donner l’apparence d’une Transition qui avance, on ne peut oublier les leçons de l’Histoire. Quand un régime commence à manifester des crises aigues de complotite, c’est le signe d’une nervosité interne à un régime, ce qui ne peut qu’annoncer des problèmes dans un futur proche. Philibert Tsiranana avait accusé André Resampa de trahison ; Didier Ratsiraka 1 s’était illustré par plusieurs procès pour suspicion de coup d’Etat (Ramaroson, Andriamaholison etc…) ; Albert Zafy avait publiquement dénigré son Premier ministre Ravony ; Didier Ratsiraka 2 avait tout fait pour écarter Pierrot Rajaonarivelo ; Marc Ravalomanana avait commencé à voir des tentatives de coup d’Etat partout (affaire du Général Bolo entre autres). Quand on manque de sérénité, c’est sans doute quand on n’a pas la conscience tranquille.

Tolstoï  disait : « L’homme a la conscience d’être Dieu, et il a raison, puisque Dieu est en lui. Il a conscience d’être un cochon et il a également raison parce que le cochon est en lui. Mais il se trompe cruellement quand il prend le cochon pour un Dieu ». Après le folklore de la pseudo-affaire des bombinettes artisanales, depuis un mois les griots hâtifs tentent de créer une diversion pour amener l’opinion à se focaliser sur une affaire de coup d’Etat, que certains journalistes au plus offrant ont tenté publiquement de lier à Raymond Ranjeva (3). D’autres journalistes pro-transition à la créativité lyrique sans limites ont baptisé cette histoire « d’affaire des 14 salopards », à partir du nombre de conjurés supposés. Sur la base de cette lexicologie, je me demande avec curiosité combien de salopards aurait-on dû compter de janvier à mars 2009.

Dans tous les cas, on note que cette manie d’inventer et monter des dossiers de toutes pièces pour nuire aux opposants et intimider la presse et la société civile, héritée des pires régimes totalitaires depuis Hitler, Pinochet, Duvalier, Kim Il Song, Mao, Pol Pot, Ceaucescu ou Staline, est pratiquée avec délectation par les Malgaches, de Tsiranana à Rajoelina, en passant par Ratsiraka et Ravalomanana. Alors, sur ce plan aussi, qu’est-ce qui a changé ?

Je m’amuse d’ailleurs de constater que les dignitaires de ce régime né de l’argument de la force, faute d’avoir la force des arguments, adorent manipuler des arguments tirés du Code pénal (atteinte à la sûreté de l’Etat, trouble de l’ordre public, usurpation de titre  etc…) pour intimider les opposants. Comment peuvent-ils ainsi n’avoir aucune honte et aucun scrupule à accuser les autres de ce qu’ils ont eux même fait 18 mois auparavant ?

Malgré cela, je continue à croire dans mon idéal de légalisme de principe (au sens noble du terme), et donc opposé à toute prise de pouvoir en dehors des urnes, quels que soient l’auteur, la victime et les raisons.  Par principe, j’ai toujours véhiculé dans ces colonnes une approche non-violente, et appelé tous les va-t-en guerre à se garder d’imiter le comportement de ceux qui ont une éducation de Tarzan : dans la jungle, la  loi du plus fort est toujours la meilleure. Mais il est également vrai, hélas, que le règne actuel des gros bras et des grandes gueules démontre le caractère erroné de la devise de l’Université d’Antananarivo : ny hery tsy mahaleo ny fanahy.

 Le pouvoir pour le(s) nul(s)…

 

Interviewé en mars 2009 dans un excellent documentaire de Virginie Herz (France 24), Andry Rajoelina avait lancé sur le ton du défi en parlant de Marc Ravalomanana : « (…) et entre nous, je ne serai pas plus nul que le Président Ravalomanana ». Plus le temps passe, et plus ce bluff se démontre être un mensonge. Je serai par ailleurs curieux de savoir quelle est l’opinion actuelle de tous les excités pro-TGV qui se sont exprimés dans ce film, 18 mois après la réussite du coup d’Etat. S’ils sont satisfaits de leur situation actuelle, grand bien leur fasse. S’ils ont perdu leur emploi ou quoi que ce soit à cause de la crise, bien fait pour eux.

En positionnant le curseur à 7:26, vous apprécierez d’ailleurs le petit clin d’œil du Grand Hâtif à la journaliste, se croyant sans doute en situation de faire du charme sur un dancing floor. Vous entendrez également la journaliste avoir un petit rire embarrassé devant ce geste curieux de la part d’un homme se voulant d’Etat. Imaginons Sarkozy, Obama, Merkel, le Dalai-Lama, Medvedev ou Mandela en faire autant. Et parmi les autres clowneries, citons Monja Roindefo qui, maintenant, raconte partout qu’il a découvert que Ravalomanana n’avait pas démissionné, et cette mission de parlementaires français de 3ème ou 4ème zone sortis par Yvette Sylla de derrière les fagots pour parait-il engager un lobbying envers la communauté internationale.

Avec les intimidations de journalistes et les fermetures de stations radio, la politisation de la justice, les répressions de manifestations de l’opposition, les collusions entre pouvoir politique et réseaux économiques, l’autisme politique chronique, et les discours de propagande pour tenter de maquiller le manque d’être par beaucoup de paraître, le régime actuel n’a rien changé dans ce pays, si ce n’est en pire, en accroissant chômage, marasme économique, insécurité, indiscipline, et clivages politiques.

Le gouvernement de transition tente maintenant de berner les communautés nationale et internationale par la poudre aux yeux d’une feuille de route à la consensualité et à l’inclusivité illusoire. La mise en place de certains organes prévus par les Accords de Maputo tels que le Conseil supérieur de la transition et le Congrès de la transition, ainsi que la nomination d’un légaliste reconverti (2) au perchoir de Tsimbazaza n’apportent que de légères nuances au caractère unilatéral de la feuille de route conçue par Andry Rajoelina et sa clique.

De toute façon, au vu de la classe politique actuelle, on ne peut que rêver à l’avènement d’une 5ème République qui verra enfin des dirigeants sérieux, dignes de la charge sacrée de conduire ce pays, et qui accorderont de la valeur aux mots qu’ils prononceront tels que démocratie, fihavanana, intérêt supérieur de la Nation. En attendant, à Madagascar, faute des vedettes de Hollywood ou  même des stars de Bollywood, on se contentera des princes de Gogollywood, de leurs clins d’oeil, de leur cirque et de leur zoo : vautours, dinosaures et écrevisses.

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 (1)   Selon le Directeur général du Bianco, ce serait le résultat de … l’arrêt des financements des bailleurs de fonds qui a entrainé la hausse de la corruption. Il vaut mieux entendre cela que d’être sourd.
(2) Par respect je n’utiliserai pas les termes de légaliste défroqué.

 (3)   Cet éminent juriste doit avoir une confiance telle dans la justice de son pays qu’il trouve apparemment superflu de porter plainte pour diffamation publique, faisant ainsi l’erreur de laissant les loups hurler en toute impunité.

Ndimby A.

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