Revin-gadra de bonne année

Publié le par Ny Marina

 L'usage veut que l'on se souhaite la bonne année après avoir tourné la page du 31 décembre. Mais est-ce juste par coutume, ou bien certains croient-ils vraiment que cette nouvelle année autorise encore à l'optimisme, après la démonstration d'incompétence et de non-fiabilité du pouvoir actuel ?

1 janvier 2011

par Ndimby A.

 

« Nous aurions bien voulu commencer cette année sur une note positive, sur la lancée de l’air joyeux des chants de Noël et la frénésie insouciante des bals de fin d’année. (…). Nous aurions bien voulu ne plus crier notre indignation, ne plus dénoncer les volontés de nuisances, ne plus relever les incohérences, mais les faits sont têtus. Il faut nous rendre à l’évidence, il n’y avait pas et il n’y a aucune raison de nous réjouir en cette période de fêtes, il y a peu de raison de faire la fête, hélas ! (…).  Nous aurions été heureux de retrouver l’optimisme, l’enthousiasme et la foi en l’avenir (…). Le jour se lève, peut-il faire autrement ? (…) ».

En hommage à Elie Rajaonarison, j’ai choisi de débuter (et de finir) mon premier éditorial de l’année 2011 par des extraits d’un texte à lui, publié en janvier 2010 dans la Revue de l’Océan indien. J’aurais pu également copier-coller un autre texte d’il y a un an, mais d’une qualité plus humble que celui d’Elie : mon premier édito de l’année dernière, que je me permets de vous inviter à relire. Car depuis que DJ-cratie, an II : bonané ??!! a été publié le 4 janvier 2010, rien n’a fondamentalement changé dans ce pays.

Les esprits délibérément optimistes, comme mon ami Mpitily, argueront cependant qu’entre janvier 2010 et janvier 2011, le référendum du 17 novembre 2011 aura été un fait majeur. D’autres, tentant de chercher un brin de lumière dans les ténèbres environnantes, tel le forumiste Parole, se baseront sur une nouvelle approche de la médiation, avec l’ouverture d’un bureau de liaison de l’ONU ; mais aussi sur la volonté affichée par les quatre mouvances pour reprendre le dialogue. Soulignons cependant que cette volonté de dialogue n’est pas nouvelle : cela fait deux ans qu’elles nous bassinent avec ça.

Sans doute pessimiste de nature dès qu’il s’agit de placer le moindre espoir sur la classe politique malgache, je ne partagerai ni l’adhésion de Mpitily, ni l’optimisme de Parole. Je ne vais pas revenir ici sur tous les mensonges et les défaillances que je reproche à ce régime hâtif : on risquerait, à raison, de m’accuser de radoter. Mais le problème est le suivant : les acteurs sont les mêmes, les problèmes sont les mêmes, la crise est la même, le pays est le même, alors sur la base de quoi pourrais-je innover ?

Début 2010, j’écrivais les prévisions suivantes : « la répression sera de plus en plus féroce (…) ; les accusations bidon (…) vont fleurir pour dénigrer l’opposition ; (…) l’armée va se diviser ; le chômage va croître ; et les Dadis Camara de l’Océan Indien vont faire le forcing vers des élections législatives à la mauritanienne, qui apporteront plus de problèmes que de solutions. (…) Rien n’autorise à être optimiste pour l’année à venir : je donne rendez-vous aux lecteurs dans 12 mois pour le bilan de ces lignes ».

Début 2011, j’invite alors le lecteur à faire le bilan de ce qui s’est avéré vraiment faux dans ces prévisions. Que ce soit les accusations bidon pour intimider et tenter de réduire au silence Fetison Rakoto-Andrianirina ou Raymond Ranjeva; les affaires du FIGN ou du BANI; le chômage et ses effets pervers qui s’appellent délinquance, marchands de rue et prostitution etc. La seule différence, c’est que les élections à la mauritanienne ne furent pas les législatives, mais le référendum constitutionnel.

Pesanteurs sur la médiation

Force est de reconnaître que tous les efforts de sortie de crise ont lamentablement échoué jusqu’à ce jour. A mon avis, il y a eu cinq raisons précises, et en filigrane des deux derniers points, des intérêts de la ration qui priment de plus en plus sur ceux de la Nation.

Primo, le choix des médiateurs. Depuis le début de la crise, certains diplomates basés à l’étranger ou même à Antananarivo, me font l’honneur de requérir assez régulièrement des éclairages complémentaires à mes éditos. Et dès le premier semestre 2009, je leur avais expliqué que le choix de médiateurs africains n’était pas la meilleure option, à cause de la personnalité insulaire des Malgaches qui les fait porter un certain regard sur l’Afrique, et surtout à cause du lourd historique qui hante le passé commun de la Grande Ile et du Continent noir (tirailleurs sénégalais etc.). Je m’étais à l’époque fait taxer de raciste rétrograde. Or, il y a quelques semaines, l’historien Jean Fremigacci a également dit la même chose sur RFI, et tout le monde a applaudi le grand blanc avec des chaussures noires. Heureusement que depuis le Christ, on sait que nul n’est prophète en son pays.

Secundo, le comportement des médiateurs. Malgré toutes ses qualités, Joaquim Chissano s’est fourvoyé dans le forcing des résolutions de Maputo 3, qui ont créé une cassure irrémédiable entre les médiateurs et la mouvance Rajoelina, et offert inutilement le flanc de l’équipe conjointe de médiation à des critiques de partialité. Depuis Maputo 1, on savait que la bonne foi et le sens de la parole de Andry Rajoelina étaient très discutables. Lui offrir Maputo 3 sur un plateau d’argent conne prétexte pour envoyer valser la médiation était donc une grossière erreur de la part des médiateurs et des trois mouvances.

Tertio, le comportement de certaines grandes puissances. En privilégiant la sauvegarde de leurs propres intérêts, elles ont neutralisé les efforts des organismes internationaux qui composent le GIC. Ainsi, l’afflux d’argent des sociétés chinoises (dont certaines sont d’Etat) ont tourné en ridicule le poids des sanctions financières internationales. Il y a une petite phrase que je trouve d’ailleurs très intéressante dans une note de bas de page du rapport de l’International crisis group publié en mars 2010 sur Madagascar. En bas de la page 40 de ce document, un diplomate basé à Paris déclare sans ambages : « On ne veut plus être complexé, on a des intérêts, on les assume ». C’est clair, c’est net, c’est choquant. Mais c’est le réalisme de la science politique. On ne peut pas reprocher aux Français de rechercher l’intérêt de la France. Ce qu’on peut reprocher, c’est que des Malgaches se dévergondent sans scrupules à travailler pour l’intérêt de la France ou de la Chine, contre celui de leur propre pays.

Quarto, les trois mouvances n’ont pas été capables de trouver une parade au totalitarisme insidieux qui s’installe, et à la politisation des forces de sécurité et de la justice. Elles doivent donc se contenter d’être forces d’obstruction sans pouvoir se muer en force de proposition, en force d’attraction pour une opinion publique visible, ou même en force de fédération des mécontents du régime hâtif. Elles ont perdu trop de temps et de terrain à s’arc-bouter sur des sujets tels que l’amnistie des Présidents Ravalomanana et Ratsiraka. Maintenant, elles doivent quand même s’approcher de la table de négociations en n’étant plus en position de force.

Cinque, enhardi par la déroute des trois mouvances, le clan Rajoelina s’enferme dans son unilatéralisme, d’autant plus que les réseaux mafieux qui pullulent en son sein vont tout faire pour maintenir le statu quo : ces réseaux n’ont pas intérêt à laisser le Président de la transition quitter ou partager le pouvoir. Comment croire un seul instant que ceux qui non seulement ont peur d’un retour de Ravalomanana, mais aussi ont largement tiré profit de la présence de Rajoelina au pouvoir, vont se dire que maintenant il est temps de s’arrêter ? Alors qu’il y a encore tant de stocks disponibles pour la Grande braderie de Madagascar : forêts de bois de rose, terres, rivières, sable, air, et autres ressources naturelles et minières. Et tant qu’il y aura des entreprises françaises et chinoises (ou autres), il y aura des clients.

La recherche de la sortie de crise doit donc s’attacher à résoudre tous ces problèmes. Et on n’est pas sortis de l’auberge. L’arrivée de l’Anglais Peter Metcalf comme facilitateur d’un bureau de liaison de l’ONU pour la crise malgache ne peut cependant qu’être un plus. Ayant été en poste à Madagascar pendant de nombreuses années, il connaît le pays, la classe politique, et surtout la mentalité de gens qui se sentiront plus honorés, et donc plus attentifs, de parler avec un blanc plutôt qu’avec un Mozambicain, un Burkinabé ou un Malien. C’est triste, mais c’est comme ca (voir plus haut). De plus, vu l’échec de la communauté internationale à faire appliquer les Accords de Maputo, il faut savoir prendre acte et changer une équipe qui ne gagne pas, ne serait-ce que pour effacer la rancœur de Maputo 3. Par contre, question : comment la communauté internationale va-t-elle imposer à la SADC la cohabitation d’une structure de médiation parallèle (bureau de liaison de l’ONU), sans choquer l’organisation régionale africaine ? 

Réalisme ou défaitisme ?

(Photo RAPHDB – Flickr)

Un de mes récents éditos appelait à faire preuve de réalisme, même si la réalité n’était pas forcément plaisante. Certains ont vertement critiqué ce réalisme au nom de la morale, qui interdirait de baisser les bras devant un coup d’Etat. Je rappelle que j’ai même été un des rares, sinon le seul, journaliste basé à Madagascar à avoir osé élever la voix au plus fort de la crise, quand les sinistres gardes prétoriens de la CNME puis du FIS faisaient la loi pour asseoir le postérieur du Grand hâtif à Ambohitsorohitra. Je n’ai donc de leçon à recevoir de qui que ce soit. Mais après deux ans de crise, je constate que les trois mouvances ont atteint leurs limites, et qu’elles n’ont malheureusement pas su entretenir et développer la dynamique de révolte ou de rancoeur que le coup d’Etat avait fait naître en 2009. Et si mes éditoriaux à la sauce légaliste avaient pour objet de tenter d’animer la flamme manichéenne de ce qui était selon moi le Bien contre le Mal, ils sont devenus superflus à cause de l’incapacité des politiciens de l’opposition et de la fameuse majorité silencieuse à capitaliser la volonté de résistance au sein de la population.

Selon la psychologue Elisabeth Kübler-Ross, on observe « cinq phases du mourir » dans toute forme de perte catastrophique (emploi, revenu, liberté, être cher …), ou en cas d’échec (divorce, infertilité…) : le déni, la colère, le marchandage, la dépression, l’acceptation. Mais ce qui est le plus important, c’est qu’après l’acceptation, deux voies sont possibles : la performance par le choix d’être acteur et pro-actif, en procédant par exemple aux réajustements nécessaires ; et la chute qui est un comportement de laisser-faire.

A quelle phase correspond le réalisme que je prônais : dépression, acceptation, performance, chute ? Je ne sais pas. Mais pour paraphraser Jacques Audiberti, « Un con qui marche va plus loin que dix intellectuels assis ». Toutefois, réalisme ou pas, je ne puis tomber d’accord avec Mpitily lorsqu’il plaide que, puisque Rajoelina a réussi la prouesse de renverser Ravalomanana, il faut donc le laisser jouir tranquillement « de son trophée », sans lui mettre des bâtons dans les roues à coups de sanctions internationales ou de boycott national. Ce serait trop facile de récompenser et faciliter un acte de piraterie, ce qui ne pourra en plus qu’encourager les bandits politiques du futur. Alors, réalisme, peut-être, mais on ne va quand même pas obliger le peuple malgache à se déculotter, et en plus à fournir la vaseline avec un grand sourire.

Mission impossible ?

Ceci étant dit, certains demanderont des solutions au lieu de critiques : notons que cela a déjà été fait à plusieurs reprises, mais sans résultats (relire sur mon blog la page consacrée aux propositions de solutions). Toutefois, pour ne pas laisser l’image d’un éternel grognon, voici donc une synthèse des points qui me semblent être les plus importants dans l’immédiat pour une sortie de crise sereine :

— Apaisement réel, avec libération de tous les prisonniers politiques, et arrêt de toutes ces intimidations folkloriques : certains ont maintenant obtenu leurs étoiles, plus besoin de continuer de faire du zèle à tort et à travers. Et Antanimora doit cesser d’être ce camp de (forte) concentration d’opposants qu’il est depuis le coup d’Etat du 17 mars 2009. 

— Inclusivité et consensualité réelles : reformatage de la Transition sur le modèle de 1991, avec un Président honorifique, et le pouvoir exécutif concentré aux mains du Premier ministre. Cela ne devrait pas nuire à Andry Rajoelina, dont la seule compétence consiste à s’agiter pour tout ce qui est honneur et apparat, mais qui n’a ni l’envergure ni l’expérience pour gérer un pays, surtout avec les problèmes à résoudre actuellement.

— Ouverture réelle : il faut recomposer les institutions de la Transition avec une ouverture aux forces politiques d’opposition, sans souci de préséance ou de démonstration de rapports de force. Camille Vital doit impérativement céder la place comme Premier ministre.

Une fois ceci fait, on pourra parler de l’étape suivante : retour de l’Etat de droit, lutte contre la corruption, éducation citoyenne, fiabilité des élections etc.

Alors, de telles conditions de sortie de crise sont-elles un revin-gadra d’éditorialiste ? L’Histoire du monde s’est faite grâce à des gens qui ont fait des rêves positifs : abolir l’esclavage, marcher sur la Lune, voler comme les oiseaux, créer le Droit pour mettre fin à la Loi de la Jungle etc. Et cela, même si d’autres ne rêvent que de se faire appeler Président, ou de se proclamer empereur comme Bokassa. Il y a donc rêveur et rêveur. Permettez-moi alors de vous citer ces vers de Charles Baudelaire :

Maudit soit à jamais le rêveur inutile

Qui voulut le premier, dans sa stupidité,

S’éprenant d’un problème insoluble et stérile,

Aux choses de l’amour mêler l’honnêteté! (1)

Cependant, pour toutes les raisons qui précèdent, espérer que 2011 sera une bonne année tient a priori plus du voeu pieu que du réalisme. Je réitère alors les mots de mon édito de l’année dernière : « C’est donc plus par tradition que par conviction que je vous souhaite une bonne année, tout en remerciant tous ceux qui m’ont adressé leurs vœux sur le forum ou par mail. On est pessimiste, mais pas mal élevé, que diable ! ».

Bonne année alors à ceux qui le peuvent, et à ceux qui le peuvent. Pour boucler la boucle, laissons de nouveau la place à la plume d’Elie Rajaonarison, avec la superbe chute de son texte de début janvier 2010 et cité ci-dessus : « Iny lalana iny… lalan-tsarotra e… Soava dia daholo e ! ».

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(1) La IVème République de Rajoelina se focalise déjà sur l’amour. Il ne manque plus qu’à attendre la Vème République pour le reste…

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